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Dans un paysage politique iconoclaste qui rejette aux oubliettes de l’histoire des partis politiques essoufflés par leurs mensonges, les syndicats de salariés subissent, eux aussi, et de longue date déjà, une désaffection qui discrédite leur rôle. Curieusement, ladite désaffection, qui se mesure notamment par un taux d’adhésion minimaliste, ne se confirme pas vraiment lorsqu’il est donné aux salariés de s’exprimer lors des élections professionnelles. La participation des électeurs semble inversement proportionnelle au désaveu syndical, tandis que les résultats sont le plus souvent favorables aux syndicats qui se font les plus virulents. Le parallèle avec le monde politique semble évident, tant la duperie électorale fonctionne à merveille pour berner le peuple. Les syndicats, contrôlés à travers les lois par le pouvoir parlementaire, singent en réalité cette même démocratie, celle qui donne l’illusion d’un pouvoir des électeurs qui ne cèdent à des élus que le droit d’agir à peu près à leur guise. Cette démocratie d’apparence se dévoile par les résultats obtenus notamment en matière de négociation, comédie convenue, destinée à faire croire qu’il puisse exister un rapport de force équilibré entre le pouvoir de l’entreprise et les délégués syndicaux, eux-mêmes soumis aux règles du plus fort, l’employeur. Dans cette configuration particulière où les syndicats ne peuvent espérer la moindre avancée sociale, désespérés de ne pouvoir satisfaire aux demandes de plus en plus pressantes des salariés, il est plus efficace de se rapprocher du pouvoir pour, à défaut d’imposer une quelconque influence syndicale, partager le terrain de la discorde pour faire croire à la validité d’un supposé contre-pouvoir.

Ce sont les vainqueurs d’une société soumise à l’ordre républicain qui imposent non une politique de justice sociale, mais une violence autoritaire qui se révèle aujourd’hui sous ses lumières les plus cruelles. Si les « propositions » du candidat Macron ont annoncé sans ambage une orientation politique faite de sacrifices que même les prédécesseurs et les prétendants les plus répressifs n’ont jamais osé envisager, c’est bien grâce aux manœuvres de communication des médias, aidé par des téléspectateurs acquis au jeu de l’enthousiasme politique, que le pouvoir peut renverser la table à sa manière. Si ces spectateurs n’ont pas compris qu’ils acclament leur bourreau, ils le comprendront – peut-être – lorsqu’ils se verront contraints de se soumettre au nouvel ordre social. Car nous assistons bien à une remise en cause d’un contrat social qui, quoique déjà injuste et déséquilibré, avait le mérite de perdurer dans une sorte de quiétude maîtrisée. Alors que les apparences d’une adhésion politique, mises en scène par des médias aux ordres de l’oligarchie européiste, font croire qu’une nouvelle société renaît soudainement pour rebâtir un pays épuisé par ses sacrifices, le combat entre possédants et esclaves de la République prend une tournure intéressante, marquée par des contradictions extrêmes. Quelles sont les raisons de cet extrémisme politique, sinon que la bête européenne est assoiffée du sang des peuples, tandis que ces peuples pourraient, malgré les pressions politiques, renoncer à se faire vider de leur substance. Cette substance, imprégnée du besoin d’autonomie, de liberté, de démocratie, ne saurait s’abandonner aux exigences autocratiques des pouvoirs.

Si les résultats prévisibles de l’élection présidentielle frappent par l’originalité de la situation politique en France, ils préfigurent d’une fuite en avant des professionnels des institutions républicaines et complètent notre analyse. Alors que les stratèges de l’aristocratie politique semblent présenter une offre nouvelle en brouillant les cartes, les partis politiques s’accrochent au clivage gauche-droite pour faire perdurer un système qui a fait ses preuves, car il leur assure une place dans la comédie médiatique. L’effondrement des principes idéologiques, clairement identifiés jusqu’alors par la place des partis politiques dans l’arène républicaine, est comparable à celui des régimes communistes, marqué par la chute du mur de Berlin en 1989. Cet effondrement a été interprété selon une vision partisane de l’histoire qui semble ne pas se confirmer. Tandis que l’oligarchie politique, appuyée par le pouvoir états-unien, annonçait « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la fin des oppositions idéologiques sur des fondements économiques, cette interprétation permet aux chantres du système capitaliste de créer une adhésion d’apparence, diversion dont l’intention est d’ignorer les inégalités sociales pour se vautrer dans la barbarie. Celle qui s’annonce en France, illustrée par une course des futurs députés à l’Assemblée nationale, prend les mêmes postures et annonce non seulement la fin des partis politiques classiques, mais paralyse les contre-pouvoirs qui s’accrochent à un mécanisme de clivage idéologique bien opportun. La Révolution du peuple n’aura pas lieu tout de suite ; son modèle contraire se dresse aujourd’hui comme une révolution d’un genre nouveau, une révolution à rebours.

Le concept de la lutte des classes, qui plonge ses racines au XIXe siècle, met en lumière les intérêts divergents de classes sociales antinomiques. Il révèle notamment l’exercice de pouvoirs opposés, en particulier grâce à l’essor industriel qui a contribué au bouleversement d’une société autrefois rurale et traditionnelle. Karl Marx en a fait le sujet principal de sa théorie, appuyant des principes économiques et sociaux qui gardent tous leur sens dans une société qui subit actuellement des transformations profondes. Les effets des intérêts contradictoires s’intensifient par l’émergence des nouvelles techniques de l’information, révolution culturelle et sociale d’un autre genre, contribuant à exclure les masses indigentes. Et ce sont ces nouvelles techniques qui participent directement à l’établissement d’une idéologie politique, économique et sociale, conduisant à installer l’informatique et ses vecteurs comme un progrès incontournable. La pression de l’information continue et l’usage permanent des outils qui y participent divisent la société selon la capacité des consommateurs à maîtriser ces techniques. Seuls ceux qui ont pris le train en marche bénéficient de progrès apparents que font miroiter les « réseaux sociaux », laissant apparaître une intensification présumée des liens sociaux tandis que s’installe un individualisme non avoué. La maîtrise de ces techniques, allant de soi pour les générations montantes, tend à établir des liens étroits entre le niveau d’instruction des utilisateurs et leur accès aux bénéfices économiques de leur usage. Pendant ce temps, se conformant aux orientations d’une société de la communication qui produit des individus plus isolés que jamais, les dirigeants politiques et syndicaux se font les chantres d’une société nouvelle qui tend à engendrer des conflits sociaux inédits.

Il n’y a aucune contradiction à opposer république et démocratie, quand on ne suit pas aveuglément la vulgate médiatique consistant à confondre les deux systèmes politiques pour finalement ne céder le pouvoir qu’aux élites. Car la république est ce système politique qui confie le pouvoir par délégation, un principe qui permet, par ses conditions très libres, trop libres, de se saisir du pouvoir délégué pour s’en servir sans le moindre contrôle. Ainsi, le pouvoir concédé par le peuple se fait systématiquement détourner par des candidats devenus soudain omnipotents et dictant, une fois élu, la conduite au pays entier. On demandera volontiers s’il n’est pas justement l’objectif de confier le pouvoir à des hommes politiques avertis pour diriger le pays. Ce n’est pourtant pas cette légitimité qu’il faut rechercher quand on estime que le seul pouvoir valable est celui qui devrait être exercé par le peuple. Le pouvoir concédé aux délégataires politiques se doit donc d’être contrôlé et sanctionné, non à l’issue d’une période élective, mais de manière immédiate, durant l’exercice du mandat, après mise en place d’un système de consultation. On comprend dès lors que la république n’est pas synonyme de démocratie, car une véritable démocratie (de demos, le peuple et cratos, le pouvoir) ne tolère pas la dépossession du pouvoir politique au profit d’élus se transformant en caste aristocratique. Ménageant habilement les susceptibilités de leurs électeurs, cette caste ne manipule non seulement ses affidés, mais tous les citoyens qui prennent pour argent comptant le discours d’une seule voie dite raisonnable pour tous, à savoir un système politique qui leur garantit leur pouvoir, pour longtemps, avec une tromperie sémantique qu’il est difficile de remettre en cause : la République serait démocratique.

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