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Si longtemps le pouvoir politique s'est associé à la religion pour asseoir sa domination, il n'en est plus rien de nos jours, du moins pour le monde occidental, car les médias, et en particulier la télévision, se sont substitués à ce rôle complémentaire destiné à discipliner le peuple. Déjà au début du siècle dernier, Max Weber, sociologue allemand qui a marqué son temps par des ouvrages comme La Domination ou L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, a mis en lumière une société qu'il dit hiérocratique, c'est-à-dire dominée par la religion. Or, si les religions, en particulier chrétiennes, ont cédé depuis les années soixante la place à une nouvelle religion, celle dénoncée notamment par Guy Debord dans son œuvre La société du spectacle, le pouvoir a rapidement saisi la nécessité de faire de l'outil médiatique une force de frappe psychologique dont l'efficacité dépasse de loin les intentions des doctrines monothéistes. Non seulement les « fidèles » ne sont plus obligés de se déplacer pour recevoir leur dose d'endoctrinement, mais ils consentent eux-mêmes à se saigner pour acheter le matériel dernier cri et bénéficier dans leur salon d'une image dite de très haute qualité UHD 4K pour admirer David Pujadas durant la messe de 20 heures. Ils sont l'immense majorité des téléspectateurs à vitupérer contre les prises de position partisanes de prêtres d'une institution publique, en principe neutre, et pourtant, la tentation de participer à cette fête de tous les instants demeure irrésistible. Rares sont les citoyens qui renoncent à l'endoctrinement idéologique, celui qui s'abreuve d'un consumérisme nécessaire à la survie du capitalisme, en préférant la lecture ou, comme autrefois, le contact humain.

Qu'est-ce qui pousse les téléspectateurs à consommer quotidiennement au moins deux heures de leur temps « libre » à s'enchaîner à regarder passivement soit des âneries, soit des émissions dites plus sérieuses et qui pourtant n'échappent pas à l'auto-censure que s'appliquent des journalistes aux ordres ? Car dans une interdépendance dont ne sort victorieuse qu'une oligarchie prête à payer le prix nécessaire pour modeler les esprits, les journalistes, salariés serviles, ne sont bien entendu pas épargnés de la soumission économique. C'est toute l'organisation d'une société, exclusivement concentrée sur le monde marchand, qui institue des moments laissés aux travailleurs pour se divertir et qui impose sa propre discipline. Il ne s'agit nullement de laisser le travailleur imaginer lui-même ses divertissements, mais les pouvoirs fournissent les instruments de sa domination, les médias, qu'ils présentent comme moyen incontournable de loisir, un moment privilégié associé au plaisir, et qui assure et garantit le bon fonctionnement d'une société de consommation. Il n'y a nul piège, nulle entourloupe vous dira-t-on en précisant que vous êtes libres de zapper à votre guise ou d'éteindre le téléviseur. Or, la généralisation des procédés d'influence et l'organisation même de la société, c'est-à-dire la portion de temps consacrée majoritairement au travail pour s'octroyer les moyens de consommer des biens inutiles, ne laisse aucune autre chance au travailleur que de subir un spectacle tout aussi inutile pour lui-même, mais stratégique pour les pouvoirs économiques. Le cycle de vie routinier ne laisse entrevoir les failles de son fonctionnement qu'à partir du moment où le travailleur doit affronter le chômage, cette menace puissante qui conduit les travailleurs à une guerre de chacun contre tous et les asservit économiquement pour en faire des esclaves dociles.

Dès que s'arrête le cycle infernal du travail et de la consommation, notamment par le chômage ou la retraite, le travailleur prend conscience qu'il ne participe plus à la « réalisation de soi », argument qui crée un rapport étroit et mensonger entre le travail et le bénéfice personnel que peut tirer le travailleur de son activité salariée. Sans même se rendre véritablement compte de la situation sinon que par une catastrophe économique qui l'oblige à livrer une bataille plus rude encore, le retour à une activité, si possible rémunérée, reste sa seule préoccupation, obnubilé par le seul recours possible d'une vie qu'il croit équilibrée et qui n'est qu'une illusion véhiculée par les médias. Les médias disposent de cette force idéologique enchanteresse qui présente un idéal de vie par l'accumulation de biens de consommation. Ce ne sont pas seulement les publicités, subtilement insérées aux moments les plus rentables des émissions, qui conduisent les téléspectateurs à l'achat compulsif, mais toutes les émissions, quelle qu'elles soient, n'ont que cette seule vocation consistant à imprégner l'esprit d'une routine qui conduit irrémédiablement à la consommation. L'affichage de modèles de vie d'une société dont les composants se vendent au prix fort fait croire que le sens même de la vie est proposé et illustré par les médias. Incapables de s'extraire d'un discours démontrant la cohérence prétendue d'une vie menacée par l'ennui et le néant, le spectateur imagine recevoir une réponse à ses inquiétudes en s'abreuvant d'idéaux trompeurs qu'il se fait siens. Être, c'est consommer. Il n'y aurait aucune autre alternative que de participer, même involontairement, à la seule préoccupation tout au long de la vie d'un individu. Cette préoccupation serait économique.

C'est toute la sphère économique qui s'élève à un niveau de domination tel, qu'elle réduit le politique à son service. Tous les gouvernements, dont les membres, intéressés personnellement par les bénéfices qu'ils peuvent tirer de ce système totalitaire, participent activement au soutien d'un système économique qui ne cesse d'évoluer au détriment du peuple. Il n'est pas étonnant que les lois successives qui redéfinissent les conditions de travail des salariés se fassent plus drastiques à un moment où la croissance de notre pays ne peut plus être l’œuvre de la seule activité des entreprises et des investissements. Nos gouvernements ne sont pas pervers, comme semblent le faire croire les syndicats dits de progrès, mais ils démontrent leur faiblesse par un asservissement au pouvoir économique exercé par une oligarchie mondialisée. Leur outil de prédilection, la télévision, constitue le bras armé du pouvoir économique de cette oligarchie. Son contenu et les chaînes qu'il finance généreusement s'orientent tout entier à l'omnipotence d'un message qui ne s'offusque pas de s'abriter derrière le futile et le néant... que le spectateur cherche justement à fuir. Ce néant est illustré par des clowneries qui font appel aux instincts les plus animaliers de l'être humain. Il devient ainsi tout à fait normal de ridiculiser, voire d'humilier des acteurs d'un jour par des comportements que ces acteurs regrettent bien souvent dès que la caméra est éteinte. Mais l'honneur est sauf, « passer à la télé » excuse toutes les ignominies. A l'affût de la moindre image pouvant retenir l'attention du téléspectateur, les programmes de télévision ne reculent pas devant leur affligeante médiocrité. L'intention n'étant pas de parler à l'intelligence des travailleurs, mais de les « divertir », c'est-à-dire de leur offrir le plus avilissant d'une vie qui n'est que superfétatoire, la médiocrité des programmes devient l'essence d'une communication qui ne prête à aucune discussion. Il ne s'agit pas de réfléchir. Mais même si cette réflexion est convoquée, elle s'insère dans un mouvement circulaire de propos qui ne permettent jamais d'aboutir à la moindre conclusion critique ou de s'enrichir d'une quelconque idée. La réflexion proposée par les médias reste vaine et inutile, car ceux-ci s'interdisent toute controverse qui permettrait de mettre en évidence le jeu de pouvoir en marche. En regardant la télévision, nous participons activement au soutien de ce pouvoir.

L'outil médiatique exerce un pouvoir dont la force se mesure aux capacités des oligarchies, économiques et politiques, à soutenir un système semblant pourtant prêt à s'effondrer. Ce pouvoir, la médiacratie, concentre ses efforts pour modeler les esprits de façon à accepter une médiocrité du divertissement et de l'information qui devient progressivement la norme indiscutée. La médiocrité de la pensée se substituant ainsi à la pensée critique, les pouvoirs s'octroient la capacité de dominer le peuple qui se laisse guider aveuglément. Son anesthésie, soutenue par une médiocrité qui s'invite dès lors dans l'éducation, laisse libre cour aux oligarchies de garantir leur domination. Le pouvoir des médias se substitue au pouvoir de la médiocrité. La médiacratie est une médiocratie.

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