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Notre langage, véhicule de la pensée, révèle sa force par la subtilité des nuances intrinsèques qu'il permet pour forger des idées même complexes. Les tenants du pouvoir expérimentés s'en servent avec une pratique toute particulière en ce qu'ils perçoivent l'intérêt de se servir de l'ambivalence de certains termes ou expressions pour plaire au plus grand nombre. Nous avons connu dans l'histoire l'importance de la rhétorique pour faire accepter une propagande dont une analyse choquerait parfois si nous prenions le temps de comprendre véritablement. Mais l'efficacité d'un matraquage médiatique conduit souvent à une simplification des sujets qui n'attend qu'une réponse binaire entre son accord ou le refus de la proposition. Le choix borné, si fréquent dans des structures démocratiques représentatives, évite ainsi de trop s'étendre dans des discussions de fond qui permettraient de relever les points de dissension, nécessaires à la bonne compréhension et au départage. Toutes sortes d'astuces sont bonnes à utiliser. Un certain Arthur Schopenhauer aura pris soin de les décortiquer dans son remarquable texte L'art d'avoir toujours raison. Peu suspicieux d'un discours souvent éloigné de la réalité, celle à laquelle est justement confronté le peuple besogneux, celui-ci ne s'interroge guère sur les fondements scientifiques qu'il devrait aborder. Dans une guerre des mots, que le plus habile des rhéteurs remportera, les électeurs eux-mêmes se prêtent au jeu en comptant les points. L'élection consiste à adouber une sorte d'être suprême qui, capable de transmettre ses propos dans le cadre de ses intérêts propres, aurait enfin compris.

Et justement, puisque l'occasion se prête à citer un homme de pouvoir, de surcroît lettré, Charles de Gaulle (1890-1970) a déjà en son temps saisi la nécessité de choisir méticuleusement les mots qui lui permettront de plaire à la foule. Il n'est pas le premier homme politique à manier la langue au service du pouvoir, mais l'exemple éclatant du « Je vous ai compris ! » devrait nous inciter à plus de méfiance. C'est de cette manière qu'il s'exprima le 4 juin 1958 du balcon du Gouvernement général à Alger en brandissant ses bras, formant le V de la victoire, geste rassembleur d'un chef de guerre qui impose sa légitimité. Et la foule dense accueille ces mots avec une joie explosive, la phrase générique permettant de s'adresser à toutes les composantes sociales : les Pieds-noirs, les Algériens, les partisans du FLN, bref, tout le monde présent... avec des sensibilités pourtant contradictoires. La phrase, sans doute volontairement ambiguë, a permis de rallier pour un moment une foule qui reçoit l'homme providentiel, rappelé par un Comité de salut public pourtant chargé de remettre de l'ordre dans le monde colonial. Les intentions se font bien plus précises lorsque deux jours plus tard Charles de Gaulle termine un discours à Mostaganem par un vigoureux « Vive l'Algérie française ! ». Pas question de céder l'indépendance à l'Algérie.

Le langage ciselé est le propre de la communication de masse. S'il ne s'agit pas vraiment d'asséner des balivernes pour ne rapporter qu'une réalité peu passionnante, en somme le discours de la vérité, la recherche de significations profondes dans des mots qui tombent à point présente souvent l'inconvénient de devoir aider un peu à la compréhension en travestissant leur sens par des acceptions ambivalentes. L'histoire pullule de ce genre de biais qui ne se concentrent alors plus que sur l'effet rhétorique pour gagner un auditoire à conquérir. Des communicants se spécialisent ainsi dans le maniement de la langue à l'endroit du commun des mortels. L'exemple le plus radical serait celui de Joseph Goebbels, ministre du IIIème Reich à « l’Éducation du peuple et à la Propagande » de 1933 à 1945. Ce personnage fourbe, journaliste à ses débuts, notamment au sein du Parti nazi (NSDAP), manie la langue avec une rare habileté, chargée d'idéologies marquées par le socialisme, la hantise du libéralisme et du système capitaliste. Goebbels socialiste ! Difficile d'imaginer aujourd'hui les fondements d'un socialisme radical qui a abouti a des déportations de masse, des exécutions sommaires et toute une politique d'éradication sur la foi d'un racisme institutionnalisé par Adolphe Hitler. On oublie volontiers l'intention initiale qui consistait à mobiliser les masses en faveur d'un pouvoir dictatorial, réponse politique d'un homme qui s'est fait le pourfendeur de parlementaires peu enclins à défendre les intérêts de leurs électeurs. Il est donc parfaitement logique que le parti « national-socialiste » fasse l'éloge d'une nation libérée de la propriété privée pour se parer du socialisme, un socialisme radical qui s'oppose déjà à la traîtrise de la social-démocratie. Quand un apôtre providentiel annonce la conquête d'un pouvoir au service du « peuple », avec toutes les composantes idéologiques correspondantes, qui voudra s'opposer à la gloire d'un socialisme victorieux, théâtralisé par la mise en scène de manifestations extravagantes, relayées par les caméras de Leni Riefenstahl ? La communication de Goebbels est à l'image de ce que permet le langage parlé ou écrit pour tromper les masses. Reconnaissons-le, il est plus facile aujourd'hui de condamner l'idéologie nazi alors que la population allemande, exsangue par les sanctions économiques des alliés de la grande guerre, le chômage et l'inflation, voient en Hitler... le chef providentiel qui promet la gloire d'une grande nation. Serions-nous plus prudents aujourd'hui, à l'heure où « les Français » se font de plus en plus partisans d'un Front national aussi menteur que ses modèles politiques ?

La comparaison avec les sombres heures de l'histoire du XXème siècle n'a rien d'une exagération. Tous les partis d'extrême droite en Europe exploitent de la même manière des notions propres au socialisme, voire au communisme. Les mécanismes qui peuvent conduire à la catastrophe sont toujours à l’œuvre. Lorsqu'on donne aujourd'hui un sens ambiguë à des termes comme le nationalisme pour fragiliser le principe de nation, le souverainisme en référence à la monarchie pour condamner de la même manière le « repli nationaliste », l'internationalisme prôné par une gauche perdue, prête à soutenir aveuglément un empire capitaliste à travers l'Union européenne, personne ne peut se dire alors à l'abri de manipulations massives telles qu'elles ont été organisées autrefois. Ces manipulations ne sont pas l'apanage d'une « droite décomplexée » ou de l'extrême droite. Toutes les tendances politiques sont concernées et prêtes à redéfinir le sens des mots pour donner la force qui convient à un discours qui se veut limpide et qui, pourtant, ne relève que de la supercherie. Lorsque Jean-Luc Mélenchon glorifie « la France insoumise », qui peut croire encore qu'il est possible, dans le cadre d'une démocratie parlementaire qui n'a rien d'un pouvoir « du peuple, par le peuple, pour le peuple », d'extraire « la France » des griffes de la soumission capitaliste simplement en installant sur le trône un énième apôtre providentiel ? Pire, se disant en dehors de tout parti politique, comment pourrait-il satisfaire à l'émergence de la démocratie, c'est-à-dire un gouvernement du peuple, en proclamant une vérité qui n'est que la sienne ? C'est une évidence : aucun prêtre de la démocratie ne pourra mettre fin à la domination capitaliste sans que le peuple lui-même ne se mêle de ses propres affaires.

Déjà dès la formation de son parti politique en 2008, le parti de gauche mettait en avant la nécessité d'un changement des règles sociales de l'Union européenne par un combat politique internationaliste grâce à une alliance des partis, voire des gouvernements de gauche. S'alliant avec un parti communiste qui estime que « l'Europe sociale » ne peut être que l’œuvre d'alliances politiques au sein de l'Union européenne, le « changement » européen de l'intérieur n'a pas reçu le moindre écho. Pourtant, même si la stratégie est nouvelle, Jean-Luc Mélenchon persiste à vouloir imposer l'Europe sociale, cette fois en menaçant prudemment d'une sortie de l'Union européenne, assortie de conditions qui correspondent au même niveau de prudence que celui manifesté par le Front national. La tradition marxiste de l'internationalisme constitue un piège dont ne peut s'extraire cet ancien ministre socialiste, professionnel de la rhétorique et de la stratégie politique. Si l'idéologie pouvait se concevoir à l'heure ou les pays autonomes du continent européen bénéficiaient encore de leur souveraineté, il est aujourd'hui tout à fait illusoire de croire que ce même objectif puisse se couronner du moindre succès par une alliance dans le cadre des institutions de l'Union européenne. Seule une sortie inconditionnelle et unilatérale, c'est-à-dire sans se plier aux conditions de l'article 50 du traité de l'Union européenne, permet d'espérer un retour à la souveraineté de la nation. Toute autre initiative conduit forcément à un échec. L'issu fatale du Brexit nous le confirmera.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément.

Nicolas Boileau Despréaux (1636-1711)

On avait l'habitude jadis de citer dans les écoles Nicolas Boileau Despréaux, homme de lettre du XVIIème siècle, qui considérait que « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Ce temps est malheureusement révolu et, sans doute pour « dépoussiérer » l'enseignement du français, les références à l'histoire de notre langue n'ont plus guère de place quand il s'agit de préparer les élèves au monde du travail. On se rend alors compte de la complexité d'une langue qui a servi d'outil aux penseurs des Lumières pour évoluer socialement. Aujourd'hui, l'anglais devient une langue de référence mondiale au point que le français se marginalise. On ne s'efforce guère plus à rendre la sensibilité d'une langue aussi subtile, une langue qui ne transporte non seulement des nuances de sens propres à une meilleure compréhension, mais également l'histoire de cette compréhension grâce à des règles sémantiques et syntaxiques qui y contribuent. Même s'il en a d'autres, l'anglais est dépourvu de ces finesses et, par un apprentissage diffus à travers les médias et des cours de langue très superficiels, c'est une langue nouvelle qui envahit les esprits français, une langue que les anglais eux-mêmes ne comprennent pas. Une sorte de franglais devient la norme au point qu'on ne s'offusque pas d'user de termes anglais... dont on se permet, sans doute par abus de langage, de modifier le sens originel. Il devient alors de plus en plus difficile de décrypter certains articles rédigés même par des professionnels du journalisme, proches de leur temps et qui parlent la langue des Français, non le français. Il ne s'agit pas de journalistes de sites dits d'information sur l'internet, mais bien de professionnels qui pourraient se targuer d'une défense quotidienne de la langue française. Nous en sommes bien loin.

L'invasion de la langue anglaise dans notre quotidien est une singularité depuis les prémices de la construction, à la fin de la seconde guerre mondiale, de ce qu'on appelle aujourd'hui l'Union européenne, non pour garantir une paix durable comme le clamaient les « pères de l'Europe », mais, on le sait maintenant, pour poser les conditions propices aux échanges commerciaux avec les États-Unis. La langue d'un pays étant toujours celle du conquérant, il y a fort à parier que l'appauvrissement de notre langue par sa simplification à outrance participe à cette conquête. Si une unification s'est imposée à travers l'instauration d'une monnaie appliquée aux 28 pays de l'Union européenne, aujourd'hui 27 après la sortie du Royaume-Uni, il reste encore du travail à faire pour gagner un peuple qui ne maîtrise pas la langue de la finance. Les entreprises mondialisées sont la clef de cette conquête. L'apprentissage de la langue de Shakespeare y est de rigueur. Qui ne maîtrise pas l'anglais n'a rien à faire dans ces entreprises. On peut toujours discuter de cette fâcheuse tendance à ne pas vouloir aller de l'avant quand s'impose le progrès et que ce progrès passe inévitablement par la maîtrise d'une langue commune. On peut cependant s'interroger sur les origines de cette volonté bien singulière de « progresser ». Qui a décidé de cette unification au niveau européen ? Le peuple ? Les salariés ? Ou l'oligarchie européiste qui sait toujours ce qui convient le mieux ? Le peuple n'est plus souverain depuis fort longtemps et nous le devons à nos gouvernants successifs qui, depuis Pompidou, ont ouvert grandes les portes du néolibéralisme européen. Tous les moyens sont bons pour y parvenir. Le langage y contribue et continue à servir d'instrument d'unification. Sachons interpréter les intentions des « politiques » par les termes et expressions qu'ils emploient.

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