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Notre histoire personnelle, nos expériences passées, nos valeurs sont chargées d’une conception du monde qui se forge en fonction de perceptions intimes, perçues dès la plus tendre enfance et confirmées au fil du temps. C’est une somme de concepts, résultants de ces expériences, qui fige une vision ne correspondant pas forcément à la réalité factuelle, celle qui peut contredire la réalité perçue. Nous nous contentons bien souvent d’interprétations menant à des conclusions simples, voire simplistes. Une construction manichéenne des concepts contribue notamment à cette simplification, car elle ne révèle pas fidèlement les interactions des phénomènes entre eux. Quand il s’agit de considérer l’être humain dans toute sa complexité psychologique, nous avons tendance à distinguer, voire à cataloguer d’une manière quasi définitive, chaque personnalité en fonction d’un comportement apparent. Mais ce comportement, rarement dépouillé des affects qui sous-tendent une personnalité s’apprêtant à se dissimuler derrière la morale, peut être canalisé par un apprentissage, des approches nouvelles construites notamment à travers l’éducation. Ainsi, si des criminels, même multirécidivistes, semblent appartenir à cette catégorie d’êtres humains dont on serait tenté de les condamner sans appel, car apparemment incorrigibles, il n’en est heureusement rien. Considérer qu’un criminel puisse être investi d’un « gêne du mal » confère à la même stupidité que celle proposée par un certain Nicolas Sarkozy dont il s'agit d'identifier et de répertorier dès le plus jeune âge les éventuels futurs malfrats pour mieux protéger la société. 

Le sujet du « mal » est traité dans un film documentaire de la chaîne de télévision belge RTBF en 2012. Ce film expose le sujet du « mal »  comme un concept abstrait qui se concrétise par l’œuvre d’êtres humains, apparemment résolus à ne jamais envisager un comportement altruiste. Il s’agit de criminels qui, incapables de la moindre empathie, jouissent du malheur de leurs victimes. La personnalité double de ces malfaiteurs cache leur profonde aversion pour autrui, au point que même des spécialistes aguerris se laissent tromper par leur apparente aptitude à sympathiser et à se présenter sous leurs meilleurs jours. Le documentaire s'appuie dans un premier temps sur l'exemple de Susanne Preusker, psychologue et directrice en 2009 du service psychiatrique de la prison de Straubing en Allemagne, une des prisons qui détient les criminels les plus dangereux. Susanne Preusker a été l’objet d’une prise d’otage durant laquelle elle s’est fait violer à plusieurs reprises par un détenu, un de ses patients qu'elle connaît depuis plusieurs années. Son violeur purge une peine de prison pour le meurtre d’une femme dans une précédente affaire. Susanne Preusker ne pouvait cependant prévoir la violence de cet homme, habituellement calme et posé, avenant, ayant donné de bons résultats aux examens de personnalité qu'elle a mené elle-même. Pourtant…

De nombreux scientifiques se sont attelés à des études et expérimentations destinées à se prémunir du « mal » en cherchant à l’identifier, que ce soit à travers les formes du visage, les points communs morphologiques, etc. Ces scientifiques, pères de l’eugénisme, ont contribué plus tard à l’idéologie national-socialiste pour idéaliser un peuple en mal de reconnaissance : les aryens, notion culturelle historique qui, sur la base de recherches scientifiques dévoyées, a justifié la théorie raciale et les persécutions qui en ont été une des plus graves conséquences. Les tentatives d’identifier les criminels précocement par des moyens scientifiques ont toutes échouées. Aujourd’hui encore, des psychopathes, froids et insensibles, mais habiles au point de tromper efficacement leur entourage, sont capables d’abuser les meilleurs psychiatres dans le cadre de traitements thérapeutiques sur plusieurs années. Si bien des scientifiques sont prêts à affirmer que l’état psychologique particulier de ces psychopathes trouve son origine dans une pathologie d’ordre strictement biologique, d’autres, comme Gerhard Roth, professeur de psychologie comportementale à Brême, contestent ce déterminisme. Si les racines du mal remontent souvent à l’enfance et que les expériences négatives font perdurer leurs effets jusqu’à l’âge adulte, l’insensibilité caractéristique de ces victimes qui ont elles-mêmes subi le mal peut, selon Gerhard Roth, être corrigé. En effet, des découvertes récentes ont permis d’établir que les comportements criminels ne sont pas le fait de gênes, mais plutôt de facteurs environnementaux. Si l’origine du mal réside pour un tiers à des critères génétiques, elle serait responsable pour deux tiers à des influences externes. Mais ces influences altèrent le cerveau dès le plus jeune âge et si rien n’est fait pour les contrer, ces changements s’ancrent profondément entre l’âge de 4 et 7 ans comme s’ils étaient d’origine génétique. L’environnement social serait donc la cause des comportements criminels. De fait, ces psychopathes ne peuvent être tenus pour responsables d’actes qu’ils font subir en réaction d’actes qu’ils ont subi eux-mêmes durant leur prime enfance. Plutôt que de sanctionner ces personnes, il faut alors plutôt se poser la question de la responsabilité de la société, capable de générer des monstres dans un environnement social difficile.

Beaucoup ne sont cependant pas prêt à déresponsabiliser ces criminels, dans un cadre où seule la sanction est considérée comme dissuasive, voire éducative. Les détenus, considérés par la justice comme pénalement irresponsables sont malgré tout enfermés, souvent d’ailleurs plus longtemps que s’ils avaient été condamnés à une peine de prison ordinaire. Leur drame, qui s’est déclenché à l’enfance, peut prolonger ses effets durant toute la vie, s’il n’est pas tenu compte des souffrances endurées à cette période de la vie. Le documentaire s'appuie cette fois sur l'exemple des enfants de la République du Congo où la guerre et les conflits plongent les enfants très tôt dans des aventures meurtrières dont ils sont eux-mêmes les acteurs. L’exemple illustre parfaitement l’insensibilité non des adultes, mais des enfants, qui déjà n’hésitent pas à tuer sans le moindre remords. C’est cette impassibilité qui précipite cette partie de notre monde dans une indescriptible brutalité, faite de tueries, de viols et de pillages perpétrés par des enfants-soldats lourdement armés. Ceux-ci prennent plaisir à anéantir l’autre, des enfants autant bourreaux que victimes. Dans un contexte de guerre, la situation se distingue de la criminalité en Europe par le fait que le crime n’est pas considéré comme un fait extraordinaire. Il se manifeste une sorte de basculement de la conscience qui, selon les chercheurs sur place, serait intrinsèque à chaque être humain. L’excitation du mal est si vive qu’elle en devient une drogue, un besoin vital. Les traitements reçus par ces enfants-soldats permettent certes de refréner la violence, mais le mal est toujours là, sournois et prêt à réapparaître.

L’évolution a conduit l’être humain à chasser non pas ses congénères, mais les animaux pour lui permettre de vivre et ce sont des interdits moraux et éducatifs qui sont à l’origine de cette inhibition. Si cette éducation n’est pas faite, l’être humain est non seulement capable de tuer d’autres hommes, mais en plus, il y éprouve du plaisir. Dans un dernier exemple marquant, le documentaire dépeint la période nazie comme un cas d’école en matière d’exécution de masse. S'appuyant sur l'exemple du 101ème bataillon de réserve, une organisation policière renforcée par des réservistes en 1941 pour, comme on disait à l'époque, faire régner le calme en Pologne, ce bataillon est responsable à lui seul du meurtre de plus de 38 000 civils en deux ans. En conclusion de son étude sur les capacités de l'homme à se transformer en tueur de masse, le psychosociologue Harald Welzer affirme : « Jamais aucune exécution n’a échoué parce qu’il manquait des hommes de main. Il n’existe d’ailleurs aucun exemple de génocide qui n’aurait pas eu lieu parce qu’il n’y avait pas assez de meurtriers. » Ces meurtriers étaient pourtant des pères de famille tout à fait normaux et n’avaient rien de sanguinaires assassins. Ils ont cependant tué des femmes, des enfants, leur faisant face, le fusil à la main. Quand l’écrasante majorité des soldats s’est portée volontaire pour tuer des civils polonais en 1941, ils ont été à ce point efficace qu’une quantité effroyable d’exécutions a été l’œuvre de ces pères de famille avant même le démarrage de la solution finale par les nazis. L’interdit moral était effacé par toutes sortes de convictions, construite pour l’occasion, au point d’apaiser sa conscience avec des argumentations fragiles, mais suffisantes pour se permettre de tuer sans retenue. Quand tuer n’est plus seulement permis, mais légitimé sur le plan moral, les notions de mal et de bien s’inversent. On se rend compte que dans certaines circonstances bien déterminées, quiconque serait exposé aux mêmes conditions de tension, agirait sans doute de la même manière. Il est alors hâtif de condamner un peuple entier comme étant responsable de l'Holocauste, tandis que se développent en France des tensions sociales, attisées par des gouvernants irascibles, tensions qui autorisent implicitement des exactions que la morale réprouverait en période apaisée. Quand des politiques autoritaires en France semblent se satisfaire de conditions sécuritaires qui s'opposent aux notions fondamentales de liberté, qui est véritablement responsable de conditions sociales aussi critiques ? Qui est responsable des conséquences pour l'avenir ?

Il convient de fait de rester vigilant sur les conditions qui permettraient d'effacer toute éthique morale pour justifier de l'indicible. Lorsque les pouvoirs politiques prennent des mesures dont l'objectif final ne consiste qu'à asseoir leur domination, aucun moyen, même le plus discutable, n'est écarté comme solution pour y parvenir. Plonger la société dans des tensions, qui pourraient avoir des répercussions sociales irréversibles pour des décennies, n'est non seulement antidémocratique, mais concerne politiquement tout citoyen qui se doit d'intervenir, sans quoi, comme en 1941, nous nous transformerions en alliés de principes que la morale réprouve. Lorsqu'il suffit, pour des journalistes bien intentionnés, de faire les gros titres sur des accoutrements religieux pour susciter une condamnation unanime et que les pouvoirs publics réagissent très maladroitement au sein d'un gouvernement qui arrive à se contredire, alors on perçoit les mêmes mécanismes en cours que ceux qui ont conduit à des meurtres de masse. La comparaison semble crasse, mais elle met en lumière des agissements et des méthodes qui, peu à peu, se manifestent dans la société comme des agissements négligeables qu'il ne convient même plus de réprimer. Le racisme de la société se substitue au racisme voilé des pouvoirs. La barbarie est en marche.

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