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Le paysage syndical français se distingue de la participation syndicale des autres organisations en Europe, et par sa faiblesse, et par sa force. Sa faiblesse se mesure en particulier par son taux d’adhésion (7,7 %, au mieux 11 % selon les sources1) un taux qui rivalise notamment avec des pays comme la Lettonie, marquant ainsi l’appréhension chronique des salariés à s’exposer dans un environnement de compétition intense, compétition imposée par une mondialisation à laquelle nous soumettent les élus de la République. La force, quoique très relative, du syndicalisme français résulte du soutien des pouvoirs publics à accompagner les administrations, les entreprises publiques et privées d’une présence syndicale, un contre-poids indispensable pour ne pas trop appuyer l’évidence d’une dictature du travail, parée d’un semblant de démocratie. Dans ce rôle que jouent admirablement les syndicats, en particulier la CGT, tandis que la CFDT dite réformiste se fait championne de la négociation, le contre-pouvoir effectif n’existe pas. Il offre tout au plus l’image d’une lutte sociale théâtralisée, médiatisée par des mots d’ordre des confédérations qui organisent la gesticulation avec la complicité de journalistes parfois taquins. Mais ces manifestations, même lorsqu’elles prennent l’ampleur de celles organisées contre la réforme des retraites en 2010 ou, plus près de nous, la loi Travail, ne sont que des réponses formelles servant à la fois à canaliser les colères et s’assurer la survie d’une machinerie qui nourrit très correctement les dirigeants syndicaux. Dans ce contexte ou la lutte pour la survie syndicale prend le pas sur la lutte sociale, les salariés n’ont rien à gagner à y participer.

Face à ce jeu de dupes, où le pouvoir placé à gauche des hémicycles, n’arrivant plus à soutenir, rien que par sa géographie parlementaire, une idéologie de progrès social, les perdants se comptent toujours parmi les salariés et les militants qui y croient toujours. Tandis que les dirigeants syndicaux ménagent un certain équilibre en offrant au patronat, au compte-goutte bien entendu, les derniers droits chèrement conquis par nos aïeux, leur permettant ainsi de perpétuer leurs petites affaires, les salariés sont confrontés aujourd’hui aux pires régressions. Mais très tôt déjà, les conquêtes sociales dites historiques, celles auxquelles on se réfère volontiers pour rappeler l’efficacité prétendue d’un rapport de force conduit par les syndicats, n’ont été que manipulations de circonstance à l’intention des salariés un peu trop revendicatifs. Celles de 1936, dont on relève volontiers les conquêtes d’une époque faste où les salariés semblaient suivre massivement les syndicats, sont plutôt un exemple de tromperies, propres aux principes mêmes du syndicalisme de collaboration. La référence lointaine permet de taire les méthodes de fonctionnement mises en oeuvre par un type d’organisation au contact du pouvoir. Celui-ci, lâchant parfois du leste pour obtenir des syndicats une remise en ordre sociale permettant de faire croire à des conquêtes qui n’en sont pas, se rend bien compte et depuis longtemps qu’il n’est pas possible d'isoler les syndicats sans risquer une montée en puissance populaire dévastatrice. C’est au contraire par des compromis convenus que patronat et syndicats de salariés se « consultent » pour ménager l’économie du pays, une attitude révélée notamment par Bernard Thibault en 2010 qui, décidant de la fin des hostilités lors de la lutte contre la réforme des retraites, affirme de manière tout à fait péremptoire qu’il n’est pas dans ses intentions de mettre en péril notre économie. Tous ces défenseurs du monde du travail ont été chaudement récompensés par leur aptitude à rester « responsables » devant l’adversité. Les Nicole Notat, François Chérèque et Edouard Martin sont à peine gênés de leur nouvelle situation sociale après avoir rendu service au pouvoir, CFDT oblige. A la CGT, on n’est pas en reste non plus. Des figures historiques comme Léon Jouhaux et Georges Séguy, mais aussi Louis Vianet, Bernard Thibault et ce cher Thierry Lepaon, tous ont bénéficié d’une reconnaissance méritée d’un pouvoir qui n’oublie pas les siens.

Tandis que des milliers de salariés, bien avant l’âge légal de la retraite, prennent la porte de sortie sous la contrainte d’un départ qu’on appelle volontaire et qui n’est que la volonté du patron, les dirigeants syndicaux bénéficient en revanche de postes plutôt confortables et cela après 65 ans. Pas question de courir après le travail au-delà de l’âge qu’on dit légal, mais le portefeuille des salariés, qui prennent leur retraite avant l’âge requis, ne sera malheureusement jamais aussi bien garni que celui de ces dirigeants syndicaux méritants. Quand, devant les militants, ils se font foudre de guerre, dans l’intimité des conciliabules, ces défenseurs des travailleurs concèdent tous tôt ou tard les revendications d’un patronat à l’affût des marchés. Car pour entreprendre, la flexibilité des salariés est une condition essentielle que le pouvoir tant économique que politique s’empresse d’appliquer avec l’intermédiaire indispensable des syndicats. On ne fera pas la liste exhaustive des tromperies des dirigeants syndicaux concernés, elles sont si nombreuses, mais il suffit de rappeler le comportement de Georges Séguy, que l’on porte au Panthéon de la mémoire, pour se rendre compte que la collaboration syndicale ne date pas d’aujourd’hui et qu’elle constitue même une attitude inhérente au syndicalisme. On oublie que les événements de mai 1968 ont trouvé leur issue finale grâce aux interventions opportunes de Georges Séguy qui, en agent responsable du pouvoir, a su mettre fin à une contestation qui a largement dépassé les mots d’ordre de la CGT. Ce sont les travailleurs qui donnent à la contestation une dimension révolutionnaire et ce sont les dirigeants syndicaux qui y mettent fin. Le concours des syndicats est donc précieux pour un pouvoir économique et politique qui aurait tout à perdre en jouant quitte ou double. Grâce aux syndicats… on peut discuter.

Déjà en 1936, date Ô combien illustre dans la mémoire collective, mémoire ravivée par les médias pour louer les mérites d’un syndicalisme qui se dit victorieux car prétendument suivi par les travailleurs, ce sont en réalité les travailleurs eux-mêmes qui se sont organisés massivement pour se mettre en grève et ce sont les syndicats, en particulier la CGT, qui, dépassés par cet engouement national, ont pris le relais de la contestation à Matignon pour y mettre un terme. L’urgence de la situation, qui semblait échapper à tous les pouvoirs, était maîtrisée par la concession des congés payés et de la semaine de travail de 40 heures, permettant de reprendre in extremis le contrôle de la situation et envisager une issue acceptable à l’heure ou l’industrie de l’armement avait besoin de bras pour se préparer au pire. Cette industrie a d’ailleurs profité d’une plus grande productivité grâce aux nouvelles mesures sociales. Cela n’a pas empêché l’attaque du patronat et de la droite dès l’été proche pour contester les droits acquis par les « salopards en casquette ». On se souviendra en particulier de la responsabilité de Maurice Thorez, dirigeant du parti communiste à l’heure des « glorieuses » conquêtes en 1936, qui estimait déjà qu’ « il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. » Il faut croire que cet illustre exemple a servi de leçon aux générations futures de dirigeants syndicaux de la CGT, soutenus, voire intégrant la direction d’un parti communiste aux commandes d’un syndicalisme « raisonnable » quand les objectifs politiques semblent atteints. Pendant ce temps, les travailleurs restent les dindons de la farce, trompés par une machination rusée des pouvoirs qui sollicitent tous les contacts pouvant éviter l'impasse, la leur. 

On rétorquera volontiers que les mobilisations contre le contrat de première embauche (CPE) en 2006 seraient un contre-exemple qui témoignerait de l’efficacité des syndicats, puisque la contestation massive a permis de retirer la partie la plus contestable de cette loi. C’est pourtant travestir la réalité que de se contenter de ce résumé-là, car, de manière tout à fait traditionnelle, les pouvoirs ayant été dépassés dès le départ par l’engouement des lycéens et des étudiants à se battre contre cette loi, les syndicats ont finalement fait « raison garder » à des populations jugées incontrôlables. Leur intervention en haut lieu a permis de sauvegarder la paix publique en évitant les conséquences d’une contestation qui dépasserait les seuls intérêts des populations jeunes. Une fois de plus, les organisations syndicales, d’étudiants notamment, se sont révélées essentielles pour rétablir l’ordre dans la rue et les entreprises. Aujourd'hui, à bout de souffle contre une loi Travail qui s'appliquera, la CGT mise justement sur l'indiscipline contagieuse des jeunes, dernière cartouche avec les voies légales aventureuses, annoncées pour poursuivre la lutte dans les entreprises et ne pas trop faire regretter des mobilisations infructueuses. Dix ans après les manifestations contre le CPE, les jeunes d'hier sont des travailleurs aujourd'hui, confrontés à une duperie qui perdure. Si un gouvernement de droite était leur cible en 2006, c'est un gouvernement dit de gauche qui complète en 2016 les renoncements successifs de syndicalistes « responsables ». L'un d'eux, Bruno Julliard, dirigeant du syndicat d’étudiants UNEF en 2006, fait désormais partie de la bande de manipulateurs invétérés grâce à ses mandats politiques, récompense d’un parti « socialiste » à l’affût de dirigeants « responsables ». Bruno Julliard est aujourd’hui premier adjoint à la mairie de Paris et adjoint à la culture. Brave garçon !

Toutes ces machinations peuvent avoir des conséquences considérables sur la nécessaire réponse des travailleurs face aux pressions capitalistes. Lorsqu'elles se développent sur un plan international, au lieu de lutter contre la tentation impérialiste pour réguler une mondialisation agressive, toutes les organisations de « gauche » restent fidèles à une stratégie internationaliste qui n'a pas la moindre chance d'aboutir. Mais Louis Viannet fait pire en 1995. Trois ans après son accession au poste de secrétaire général de la CGT, il se fait l'artisan d'une sortie de la fédération syndicale mondiale (FSM), une organisation réputée un peu trop à « gauche » pour satisfaire à la nécessaire transformation de la CGT vers un réformisme qui semble réussir à la CFDT. C'est ainsi que, se conformant aux exigences d'une confédération européenne des syndicats (CES) à la porte de laquelle piétine Louis Viannet, la CGT se prépare à « affronter » le patronat européen en se rangeant aux côtés de la CFDT pour négocier les chaînes d'un travail qui s'apprête à se transformer en profondeur. On sait aujourd'hui à quel point le Parlement européen est incapable de peser sur une Commission européenne régalienne qui décide désormais de l'avenir de 27 pays européens sans la moindre consultation des peuples. On sait aussi à quel point la CES ne sert finalement qu'à confirmer ces décisions, sans le moindre rapport de force possible. Le coup de Maître de l'oligarchie est réussi. Les velléités de manifestations européennes à Bruxelles sont l'illustration pitoyable d'une contestation qui n'a absolument aucun effet. Dans cette offensive capitaliste, le concours de Louis Viannet en 1995 a été précieux et illustre aujourd'hui l'incapacité de nos gouvernants et syndicats nationaux à se dresser face aux ambitions européennes. Autant dire tout de suite que les simagrées de Philippe Martinez pour se faire révolutionnaire, sont identiques à celles de François Hollande, convaincu de sa victoire en 2017. Aucune transformation sociale ne pourra jamais s'opérer avec le concours de politiques et de syndicats, eux-mêmes soumis à une dictature européenne intransigeante, participant d'ailleurs activement à un syndicalisme européen réformiste, nourri par la compromission. Toutes les gesticulations autour de la loi Travail, approuvées par jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, ne servent qu'à faire croire que nos gouvernants ont encore leur mot à dire. Il n'en est évidemment rien. Ceux-ci ne défendent que leur siège et leur intérêt se démontre par leur combativité à rester au-devant de la scène. On a vu à quel point Thierry Lepaon s'est accroché à son fauteuil lorsqu'il a été mis en cause pour son train de vie. Gageons qu'il n'a cédé qu'au prix d'une promesse faite par Manuel Valls. Cette promesse est désormais tenue : Thierry Lepaon est chargé de créer une Agence de la langue française pour la cohésion sociale. Fascinant !

Soyons clairs, les syndicats ne servent pas les intérêts des travailleurs. Ils accompagnent les pouvoirs dans une régression sociale qui ne cesse de prendre de l’ampleur et s’exprime par une organisation et des pratiques qu’elle dit démocratiques, mais qui repose en réalité sur l’accomplissement discret d’intérêts personnels qui n’ont rien à voir avec la lutte sociale. A l’image d’une organisation politique qui défend la démocratie républicaine, c’est-à-dire représentative et sans veto du peuple, le syndicalisme se drape d’une légitimité politique qui asservit les travailleurs avec l’illusion qu'ils sont entendus. Si les travailleurs n’attendent bien souvent des syndicats qu’un appui technique à l'heure de la démission ou du licenciement, un conseil expert en matière de droit du travail qui prend le relais à moindre coût d’un avocat bien plus expert, ils sont certes conscients de l’inutilité d’organisations qui n’ont jamais transformé véritablement leurs conditions sociales. Mais ils ignorent à quel point ils seraient capables, sans le concours des syndicats, à bouleverser l’ordre « républicain » et imposer un ordre populaire nouveau en faisant table rase d'une démocratie qui n'en est pas une.

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