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Loin de s’enquérir des besoins du peuple pour les représenter en haut lieu et organiser les conditions d’une vie meilleure, nos élus, de tous bords, s’engagent politiquement non pour appliquer des programmes qu’ils auront pris soin de présenter dans le cadre d’une campagne électorale, mais pour légiférer dans un contexte politique qu’ils abandonnent tôt ou tard à l’oligarchie économique. Sans cesse harcelés par des intérêts contraires aux aspirations du peuple, l’oligarchie politique, elle-même soumise à une oligarchie supranationale, européenne, n’est jamais capable, dans le cadre démocratique tel qu’il perdure, de répondre aux crises qu’elle provoque souvent elle-même. Dans ce contexte d’impuissance politique, répondant à une image nostalgique qui consiste à suggérer une certaine efficacité de la démocratie, les acteurs politiques appelés à occuper des fonctions éminentes cèdent à toutes sortes d’artifices pour ne plus privilégier que les apparences. Soutenus par des médias friands d’images, quelles qu’elles soient, pourvu qu’elles permettent d’augmenter l’audience, les candidats se bousculent alors pour se hisser sur le podium de l’animal politique le plus beau, le plus fort, le meilleur. Comme si la politique d’une nation ne pouvait reposer que sur l’œuvre d’une sorte de prophète, ces candidats, soumis eux-mêmes à la pression médiatique, cèdent tout engagement politique en privilégiant les mimes et les grimaces, les annonces opportunes, la tromperie permanente. Des techniques très étudiées sont alors mises sur pied pour développer le charisme de prétendus messies, seuls aptes à comprendre la situation et détenteurs chacun de la vérité absolue. Le charisme de ces prétendants n’est pourtant qu’une technique de séduction qui ne sert pas la démocratie.

Alors que les médias suggèrent une compréhension du charisme pour lui conférer une sorte d’évidence intuitive et ne laisser qu’à eux seuls la mainmise sur une notion essentielle de la tromperie médiatique, de nombreux penseurs proposent un éclairage bien plus approfondi pour en révéler la signification. Et si le phénomène n’est pas récent, celui-ci a été décortiqué notamment par Max Weber1, sociologue allemand mort en 1920, scientifique incontesté qui demeure une référence sur le sujet. Si une majorité écrasante des penseurs ne retient que les aspects apparemment originels du principe charismatique, à savoir son essence religieuse, Weber insiste pourtant sur un point commun qui accompagne le charisme dans tous les autres domaines tels que la politique, le spectacle, le sport, etc. La magie du charisme opère ainsi dans tous les domaines, quels qu’ils soient. Le charisme n’est donc pas un élément propre à la religion, mais un phénomène « magique » que la religion a exploité notamment grâce aux rituels liturgiques. Si les responsables religieux ont su exploiter les aspects magiques du charisme pour impressionner les fidèles et imposer leur autorité, les politiques s’en sont largement inspirés pour imposer de même un dogme qui doit rallier les masses. Point de liturgie pour entraîner les foules. C’est une peur sociale et diffuse qui constitue le moteur de l’engagement d’un prêtre politique qui, malgré des horizons incommensurablement sombres, saura convaincre de ses solutions pour annoncer… les bonnes nouvelles. Tel un prophète qui, investi de pouvoirs magiques, est capable de terrasser le dragon de la fin des mondes, le chef charismatique est capable d’hypnotiser les militants, pour finalement entraîner une foule convaincue de sa parole. La logique de ses arguments est une construction idéologique qui s’adresse à des électeurs soumis à l’emprise de la société capitaliste. Pourtant, malgré la dureté des inégalités que produit nécessairement ce système économique, à défaut de s’en accommoder, il soutiendra de façon larvée ce qui fait justement le malheur d’une population aveuglée par les grimaces et gesticulations de comédiens professionnels.

Mais si aucun candidat, quel que soit son bord politique – y compris à « gauche de la gauche » –, ne se risque à remettre véritablement en cause le système capitaliste, seule cause à combattre pour instaurer une orientation humaniste, il faudra bien s’afficher comme un guide charismatique pour avoir à changer quelque chose. Le charisme politique, élément incontournable pour présenter aux médias l’image d’un chef crédible, complète la panoplie du parfait guide, celui par qui le « changement » arrive. Si donc le capitalisme n’est pas considéré comme un problème et qu’il n’est pas question de le remettre en cause pour provoquer un véritable « changement », il suffit d’identifier ses effets comme des incidences nouvelles, sans en révéler les interactions structurelles, pour en faire l’essence d’une politique « innovante ». C’est ainsi qu’au cours des campagnes électorales, les candidats répondent soit directement à des questions d’actualité, soit imposent eux-mêmes des sujets qui sont partie intégrante de leur programme politique, un programme élaboré selon une stratégie purement électoraliste. Et si l’utopie d’un tel programme sert à élire le moins pire des candidats, quitte pour lui à renoncer entièrement sur l’accomplissement de ce programme une fois élu, l’objectif n’est pas tant de bouleverser une société inégalitaire et injuste que de s’installer sur un trône qu’on dira républicain et qui ne sert que les intérêts d’abord personnels du prétendant, puis ceux d’une caste de privilégiés, disposant de moyens financiers colossaux pour soutenir leur cheval favori. Les promesses électorales ne visent pas tant le peuple qui s’abreuve d’illusions, mais l’oligarchie économique qui pèsera directement sur le cours, voir l’issue d’une campagne électorale pour se garantir un retour intéressé sur l’investissement. A quoi bon convaincre des masses qui ne seraient pas capable de comprendre que l’intérêt de la nation repose sur la compétitivité économique ? A quoi bon mobiliser le peuple quand une poignée d’oligarque suffit à faire pencher la balance en sa faveur, sans trop d’efforts finalement ?

L’oligarchie économique n’est pas impressionnée par le charisme éventuel de son candidat. Au contraire, elle le soutien dans la mesure où celui-ci ne s'adresse qu’aux électeurs qui se croient détenteurs d’un pouvoir et qui se laissent bercer par les mensonges. Le parallèle qu’on peut entrevoir entre le charisme religieux et le charisme politique repose sur la finalité d’un tel stratagème de communication. Quand le charisme religieux est soutenu par la foi, c’est-à-dire la croyance inconditionnelle d’un dogme qui ne prête à aucune discussion, on aimerait bien qu’il en soit de même pour la ligne politique défendue par l’apôtre d’une curie politico-financière. Et cette curie y parvient avec une remarquable efficacité, car le culte des médias, directement financés par ladite oligarchie, parvient justement à instaurer une foi dont il s’agit de détruire toute réflexion critique. Si les débats et les commentaires, soi-disant critiques, ne servent finalement qu’à proposer une analyse toute prête à consommer sans que n’intervienne le peuple lui-même, ce dernier s’estime suffisamment informé pour formuler son choix « en toute liberté ». Pourtant, les méthodes empruntées par les médias ne laissent aucune place à une véritable réflexion, indépendante des pouvoirs qui s’exercent en permanence dans une société consumériste. C’est ainsi que, l’image du candidat constituant désormais le vecteur principal de sa communication politique, on déploie des efforts considérables pour parfaire son apparence et le rendre apte à envoyer des signaux qui édifient son charisme. Si ces signaux font certainement partie de la magie dont parle Weber, ils ne constituent cependant qu’une partie de cette magie, mais deviennent aujourd’hui l’essentiel d’une pratique dont on livre même les secrets pour mieux les comprendre. Ainsi, des experts en communication, clowns du paraître, décryptent pour le peuple ignorant les meilleures façons d’identifier les sens cachés d’une gestuelle chargée d’informations. C’est le passage obligé d’un candidat qui doit se distinguer de ses adversaires, mais c’est aussi l’opportunité pour les électeurs de mieux percer les intentions des prétendants. D’un côté, on forme les candidats à soigner leur charisme par des astuces de communication, partie intégrante de la magie charismatique, de l’autre, on donne aux électeurs les clefs de compréhension pour identifier ces astuces. Il ne s’agit plus de politique, mais bien de comédie professionnelle à l’intention de spectateurs naïfs.

Tous les candidats se prêtent au jeu de la communication « non-verbale ». Même les prétendants qui n’ont aucune chance de se placer en position favorable se sentent obligés de parler à leurs électeurs en leur envoyant des signes capables de faire décider les indécis. On n’imagine pas la somme de travail que constitue une campagne électorale pour un homme ou une femme, seuls, même s’ils sont soutenus par une équipe dévouée qui se charge de leur faciliter la tâche. Une campagne électorale, en particulier lorsqu’il s’agit d’une campagne présidentielle, demande des exigences physiques et intellectuelles telles qu’elle constitue un traitement quasiment inhumain, sans doute celui d’un dieu qui se doit de paraître au-dessus des mortels. Mais de telles pratiques sont très éloignées de la notion de démocratie, quand on s’apprête à confier pratiquement tous les pouvoirs à un seul individu, quitte à lui prêter les plus éminentes qualités, quitte d’ailleurs à ce qu’il en fasse la démonstration. Comment peut-on se laisser aller à une telle supercherie et y participer en glissant son bulletin dans l’urne, alors que des êtres illustres (César, Staline, Hitler) sont entrés dans l’histoire, certes, par leur capacité à irradier le monde par leur charisme, mais aussi par des débordements d’un pouvoir personnel et légitime, ou légitimé, dont ils ont abusé en toute impunité. Notre système politique, une république aux dimensions du Général de Gaulle, a perduré au-delà de la fin de son mandat. Les libertés qu’elle autorise à un chef de guerre et homme de lettre ont été usurpées depuis pour confier un pouvoir démesuré à des hommes politiques dépourvus des notions de bien commun et de service à la nation. Pris dans un cyclone médiatique qui les entraîne vers un spectacle inspiré par un idéal étatsunien, ils méprisent le peuple plus qu’ils ne le servent. Il faut mettre fin à ce régime pour le remplacer par un pouvoir populaire. 

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1 Max Weber in La domination, page 267, 5ème partie, La domination charismatique.

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