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Notre système politique, la « démocratie », un système qui prend ses racines dans la République romaine et qui s’est confirmé depuis la Révolution française de 1789, serait conçu pour garantir les libertés à l’abri du despotisme de l’Ancien Régime et des tyrannies futures. Mais cette démocratie, par définition le pouvoir concédé au peuple, subit l’emprise d’une élite qui se pense plus apte à pourvoir aux exigences de la République. Ainsi, nos représentants élus exercent leur mandat selon la délégation reçue par un vote majoritaire, sans craindre les foudres d’un quelconque contrôle de leurs activités. Une fois élus, les bonimenteurs servent d’abord les intérêts de leurs complices, l’oligarchie économique, tout en se ménageant un confort de vie opportun. On peut s’interroger sur la pérennité d’un tel système, sachant que les tromperies sont finalement toujours dévoilées et que ces mêmes élus sont amenés à se confronter tôt ou tard à l’examen des élections. C’est néanmoins tout un environnement favorable à cette comédie qui soutient activement l’idée d’une démocratie représentative, prétendument le meilleur système politique, et qui façonne en même temps l’image de « serviteurs » de la nation, des êtres quoique faillibles se disant pourtant capables de prouesses politiques que le vil peuple ne saurait maîtriser. Pour le contraindre à cet ordre social devenu indispensable, l’élite politique se sert d’un ensemble de conditionnements destinés à susciter un comportement consumériste qui exige conformité sociale, discipline et obéissance, tout en miroitant l’illusion d’une liberté qui n’est qu’une aliénation généralisée, le résultat soit de l’ignorance, soit de l’impuissance d’une foule consentante.

L’imbrication de ces conditionnements dans la vie quotidienne constitue un subtil mélange de pouvoirs imposés au cours d’activités identifiés comme un choix autonome et qui ne sont que le résultat d’une conformité acceptée. Lorsque le noyau familial se révèle comme l’application concrète et inconsciente d’un idéal suscité par une norme sociétale, c’est-à-dire médiatique, éducative, historique et légale, il va de soi qu’une discussion de cette norme échappe à toute contre-proposition permettant de mettre en exergue la libération de l’individu de cet indestructible carcan. Si le concept de la famille semble a priori révisable, notamment par la déformation du stéréotype au gré des prises de conscience somme toute partielles – le célibat, la vie en couple sans enfants, etc. –, les fondements sociaux de la famille demeurent comme matrice de l’organisation de la société. La fuite de l’archétype familial vers une solution apparemment moins rigide n’est qu’un ersatz voué à l’échec, car, au lieu de sortir véritablement du principe micro-communautaire, cette fuite ne constitue qu’une transformation vers une variante qui n’est qu’un repli sur soi, la réplique allégée d’une famille qui ne dit plus son nom, mais qui subit les mêmes rigidités et qui poursuit son intention d’aliénation. Alors que le modèle familial ou micro-familial constitue lui-même un élément des rouages disciplinaires, il contribue en même temps à la réalisation d’un ordre social imposé par les moyens complémentaires de sa persuasion : les médias, l’éducation, l’histoire, etc. Les images subliminales, voire démonstratives, suscitant la famille comme un idéal, sont une composante d’un ordre propre aux exigences historiques d’un système capitaliste qui ne peut se réaliser hors des schémas préconçus de la famille. La période réactionnaire de Vichy est une illustration éclatante, portée à son apogée, de cette volonté de conditionner la société dans un ordre qui se fonde sur la famille et qui se complète dans toutes les autres structures sociétales.

Partie intégrante de cette subtile imbrication des conditionnements de l’ordre républicain, l’éducation, ce rouage essentiel que souhaitent se réapproprier tous les gouvernements successifs, constitue la cible stratégique d’un patronat qui réclame à cor et à cri une force de travail malléable à sa guise. Si les écoliers ne sont considérés que comme des travailleurs en devenir, le conditionnement moral des enfants présente le double avantage de fournir à terme une main d’œuvre taillée selon les exigences des entreprises et d’imposer dès le plus jeune âge un comportement de servilité, condition indispensable à leur fonctionnement. Il ne s’agit pas de former l’enfant à l’autonomie, le rendre capable d’une maîtrise de soi et de son entourage quand l’avenir lui réservera nécessairement des contraintes auxquelles il faudrait s’opposer pour ne pas les subir. Il s’agit de le tenir prêt à obéir à l’autorité, fondement d'un principe pyramidal préfiguré par le père, l’enseignant, le patron, et qui permet sous toutes les configurations possibles à rendre le pouvoir d’un seul sur la multitude, un principe qui plonge l’individu dans une camisole dont il ne pourra se défaire qu’au prix d’un isolement fatal, une mise en marge qui le tiendra à distance des avantages de la collectivité. Il est facile de formuler ainsi des injonctions de vie à des enfants empreints de confiance envers leurs maîtres. Sauf à se heurter à des comportements réfractaires quoique rares – ces derniers ne franchiront qu’avec difficulté les portes de l’entreprise et devront affronter la répression – les travailleurs de demain sont prêts à entrer dans le moule patronal, car dociles à souhait.

Mais il faut préserver dans le temps cette obéissance acquise dès le plus jeune âge. Sauf à se servir du biais de la loi qui ne concerne alors que les « déviances » les plus crasses, il est clair que si l’autorité s’exerce avec aisance à l‘égard des enfants, celle-ci ne peut s’exercer avec la même brutalité auprès des adultes. Des méthodes bien plus complexes et tout aussi efficaces permettent de parvenir au résultat escompté. L’instrument de prédilection, les médias, ces professeurs d’une autorité qui s’impose par sa douceur, sa force de persuasion, ses couleurs et ses lumières, un langage et des comportements qu’on présupposera comme exemplaires, invitent à une leçon de choses d’un tout autre ordre. Il n’est pas question de reproduire la forme rigide du cour magistral, mais de proposer – en réalité d’imposer par un matraquage incessant – un vecteur d’information, de culture, de loisir qui intègre sous toutes les formes possibles, nécessairement convivial et ludique, l’intention idéologique des pouvoirs en jeu. Les messages subliminaux absorbés par les spectateurs sont d’ailleurs relayés par les consommateurs eux-mêmes comme des injonctions consenties et perçues telle une vérité religieuse ou philosophique. Lorsque les médias déclarent une mode, un « look » qui se traduit souvent par un comportement vestimentaire, mais qui, au-delà, peut concerner tout comportement obéissant à des mots d’ordre médiatiques accueillis comme des libertés nouvelles, c’est toute la machine économique qui se met à l’œuvre pour servir les consommateurs de produits ou de services que les médias auront mis en exergue. Toute image, même lorsqu’elle n’est pas diffusée comme telle, constitue une injonction d’être, c’est-à-dire de consommer. Cette image, si elle ne concerne pas directement l’objet à consommer, complétera les contours du produit en explicitant l’urgence et la nécessité de son utilisation. Ainsi, une mode ne se discute pas, ne s’explique pas. Le concept intégré comme une révélation comporte ce biais religieux qui se suffit de la foi. Nul ne s’inquiète des intentions des prêtres de cette foi. Mais la puissance de leur stratégie garantit un résultat qui perdure malgré la connaissance des effets subis par les spectateurs consommateurs. Dieu est ressuscité grâce aux médias. Sa parole est vérité et nous la subissons quoi qu’il dise…

L’évolution des techniques permet une évolution des stratégies de diffusions médiatiques. Si l’aliénation induite par la télévision semble s’affaiblir au détriment des solutions informatiques plus performantes, les applications parviennent à parfaire l’enfermement des spectateurs devenus internautes. Obéissant au principe précité de la mode, les internautes se replient dans un monde virtuel qui miroite des liens sociaux nouveaux, un artifice qui les isole en réalité dans une contemplation ou des activités d’une pauvreté culturelle consternante. Le faux objectif, celui de se constituer un cercle amical étendu, crée une tension nouvelle consistant à satisfaire la nécessité de contacts quotidiens, voire permanents. Cette permanence induit une aliénation inédite, dont la force se mesure aux effets produits sur les comportements. La réalité n’est plus transfigurée qu’à travers des images factices, plus érotiques que les contours d’une vie qui impose des exigences de temps et de distance devenues insupportables. Si les populations jeunes se sont intéressées en premier à ces nouveaux médias, la force attractive et ludique n’a pas tardé à étendre sa domination sur toutes les couches de la société. C’est ainsi que le temps mort, celui qui rendait impossible de subir l’influence des pouvoirs devant la télévision, ce temps mort est potentiellement menacé par l’utilisation conviviale et pratique d’appareils mobiles. La mobilité n’est plus un obstacle à la communication, celle-ci pouvant s’amplifier et élargir le temps de connexion, c’est-à-dire un temps destiné aux injonctions diverses. Si les entreprises ont rapidement compris l’intérêt d’investir ces vecteurs de communication, le pouvoir politique n’a saisi que très tard l'utilité des nouveaux médias pour affirmer son autorité. Et plutôt que de protéger les citoyens de la prédation consumériste, il saisit à son tours l’opportunité de perfectionner la surveillance de la population en se servant sournoisement des nouveaux procédés de communication, un moyen de s’infiltrer dans la vie privée de tout individu.

Quand toute l’organisation d’une société, soutenue par des techniques permettant d’approcher chaque individu dans sa vie quotidienne, est conditionnée par une intention autoritaire, celle de se conformer à des rites de consommation, le citoyen ne peut plus considérer vivre en liberté. Quand, en plus, ces techniques sont un moyen qui, à travers l’intention initiale de susciter la consommation, sert à couvrir au plus près des citoyens la sécurité du pays, la population ne peut plus parler que de liberté surveillée. Que distingue le bracelet de surveillance d’une personne condamnée sous contrôle judiciaire par rapport au téléphone portable d’un citoyen « libre » qui, à tout moment, peut faire l’objet d’une intrusion soit de l’État, soit de pouvoirs étrangers ou crapuleux qui vous confisquent ainsi un droit essentiel : la liberté ? Lorsque, par l’intermédiaire des sondages d’opinion, on fait croire que ce sont les citoyens eux-mêmes qui réclament une sécurité accrue, c’est pour asseoir le pouvoir politique grâce à des techniques évoluées et insidieuses, tandis que la population abandonne progressivement l’idée même d’une liberté chèrement acquise. Préoccupée de sauvegarder l’ordre républicain, l’élite politique s’arroge le droit de surveiller le peuple, tandis que ce dernier se laisse persuader que la sécurité serait sa nécessité. Qui peut penser que ce serait le peuple qui voudrait abandonner sa liberté pour plus de sécurité ? Piégé dans un enfermement médiatique qui rive la pensée individuelle et collective à un modèle indiscutable et indiscuté, les pouvoirs, qu’ils soient économiques ou politiques, ont beau jeu de conditionner le peuple qui croit aux libertés miroitées par un flot d’images mensongères. Ces mensonges servent à masquer une réclusion sociale dont le peuple ne se libérera qu’au prix d’une prise de conscience collective. 

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