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Alors que les thuriféraires de la soi-disant démocratie font l’éloge d’un système politique qui n’a rien d’un pouvoir détenu par le peuple, l’aristocratie républicaine sème la confusion pour ne point interroger la raison et empêche par tous moyens de révéler la réalité d’un système qui confie les rouages politiques de manière exclusive à une élite dite raisonnable. Lorsque le pouvoir du peuple est confisqué par sa représentation, tout en affirmant que notre République constitue une démocratie, c’est pour mieux protéger des principes qui enferment la populace dans une servitude contre laquelle elle ne s’offusquera guère, car procédant de sa propre volonté. Or, l’illustre Jean-Jacques Rousseau avait déjà condamné l’absurdité d’un système qui consiste à élire ses maîtres pour leur laisser, sans contrôle autre que celui de leurs pairs, un pouvoir qu’ils exerceront à leur convenance. Les citoyens accompliront ainsi leur devoir démocratique le jour de l’élection, rare moment de décision populaire, et redeviennent dès le lendemain les esclaves qui se laissent dicter des lois. Pour parvenir à la perfection de cette tromperie, les corps intermédiaires, ces organisations politiques et syndicales se plaçant entre les dominés et les dominants, sont censés relayer, selon des idéologies qui les distinguent entre eux, les aspirations d’un peuple qui ne saurait exprimer autrement ses exigences. Sauf que, par l’illusion d’une tendance idéologique d’un premier niveau représentatif, ce filtre contribue déjà à dévoyer la volonté du peuple à travers le regroupement de personnes défendant une volonté prétendument commune. En réalité, ces corps intermédiaires sont si repliés sur leurs intérêts propres, financiers bien entendu, qu’ils ne reflètent que rarement une quelconque volonté de leurs sympathisants.

La critique de la représentation politique n’est pas récente. L’histoire de sa réflexion est même lointaine et prend ses racines dans une analyse traitée par Jean-Jacques Rousseau (XVIIIe siècle !) dans son œuvre Du contrat social (1762) et qui reste une référence, même de nos jours. Les conséquences de cette représentation se vérifient donc depuis bien avant la Révolution française et peinent pourtant à être bousculées tant les intérêts de l’aristocratie politique et syndicale sont importants.

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle ; ce n'est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement : sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social

Et plus de deux siècles après ces conclusions évidentes, jamais infirmées sinon que pour satisfaire à la nécessité de protéger les « gens de bien », les pouvoirs successifs ont toujours appuyé leurs thèses contre la démocratie en affirmant qu’un pouvoir exercé directement par le peuple conduirait inévitablement à un chaos. Or, si ces pouvoirs cherchent à se prémunir d’un soi-disant chaos, ils l’ont souvent organisé eux-mêmes à de très nombreuses reprises par des crises et des guerres qui ont causé des millions de morts à travers l’histoire. Ce chaos n’est-il pas plus catastrophique que celui qui adviendrait prétendument d’une agora permanente et populaire ? Aurions-nous plus ou moins de victimes en confiant au peuple sa propre destinée ? Quel peuple organiserait lui-même la guerre s’il pouvait en décider ? Jean-Jacques Rousseau ne se contente pas de démontrer l’aliénation du peuple par sa représentation, il estime que celle-ci ne pourrait trouver sa légitimité que dans le cadre d’un mandat impératif, c’est-à-dire dans le cadre de l’exécution d’une mission très précise, délimitée et ponctuelle, reçue du peuple, auquel le délégué devra rendre compte. Nous sommes déjà très loin d’un système chaotique, tandis que l’élite a toujours préféré démontrer sa propre sagesse pour deviner ce qui est bon pour la nation et l’exercer en son nom.

Dans son livre La Démocratie - Histoire politique d'un mot, Francis Dupuis-Déri décrit de manière exhaustive la dérive sémantique du terme démocratie. Mettant en évidence le contraste entre une notion qui privilégie l'exercice direct du pouvoir par le peuple et celui d'une délégation, Francis Dupuis-Déri fait référence à Théophile Leclerc (1771-1804 ?), un homme politique qui se dit radical et qui, en écho à Rousseau affirme en 1793 dans L’Ami du peuple :

Rappelle-toi surtout qu’un peuple représenté n’est pas un peuple libre et ne prodigue pas cette épithète de représentant [...] ; la volonté ne peut se représenter [...] ; tes magistrats ne sont que tes mandataires.

Jean-Jacques Rousseau, L'Ami du peuple

Aux moments les plus forts de la Révolution française, la question de la représentation semble donc cernée, mais reste posée plus de deux siècles plus tard, car elle s’inscrit toujours dans un système qui se dit démocratique, alors qu’il n’est que représentatif. Les élus, au sommet de cette hiérarchie représentative, se disent ainsi porter la voix du peuple, tandis qu’ils ne défendent que ce qui leur semble bon pour la Nation, c’est-à-dire en définitive pour eux-mêmes. La sagesse ne pouvant émaner de la base, ces représentants se font en même temps les interprètes bienveillants d’un peuple qui ne serait pas capable de s’élever au-dessus des « passions ». Si cette représentation contribue ainsi à confisquer la voix du peuple, les corps intermédiaires n’en sont qu’un prélude servant à affirmer une idéologie qui viendrait prétendument de la base, mais qui n’est en réalité que le produit d’une réflexion en cercle réduit, parfois très réduit, et qui ne répond qu’en apparence à des besoins réellement exprimés. Alors que la condamnation d’un système représentatif se justifierait du fait de l’accaparement déloyal du pouvoir populaire au bénéfice d’un groupe réduit de représentants, la condamnation des corps intermédiaires se justifie selon les mêmes critères. Si les aspects extravagants de ce premier niveau de représentation ne semblent pas évidents au niveau politique, ils le sont assurément dans le domaine syndical, domaine que les travailleurs fuient par une sorte de sage intuition.

Se fondant sur les principes politiques de la république, le système représentatif syndical marque au fer rouge la distance abyssale entre les représentants syndicaux et les salariés qu’ils sont censés représenter. Dans un monde où le pouvoir despotique du chef d’entreprise ne tolère que sa propre loi, celle de la satisfaction de ses actionnaires, et où le pouvoir politique accompagne les régressions sociales pour garantir la liberté entrepreneuriale, c’est-à-dire l’esclavage de ses sujets, les représentants syndicaux n’ont plus guère de marge de manœuvre que celle d’une indécente comédie syndicale. Destinée à calmer les ardeurs de salariés qui auraient de quoi « renverser la table », les syndicats n’ont comme seul pouvoir que celui de conforter les exigences patronales, les patrons veillant par tous moyens à assurer le concours de « leurs » syndicalistes. Car en effet, la corruption étant le propre d’un corps syndical aux abois et pourtant utile à l’entreprise, le patron n’est même plus obligé d’intervenir pour faire travailler les salariés. Les syndicats s’en occupent ! La pression économique s’exerçant avec une force croissante au fil des crises, les syndicats sont le dernier recours des patrons pour faire croire à une délégation des travailleurs et solliciter de cette manière leurs efforts sans contrepartie. Si ces dernières sont plutôt réservée à la machinerie syndicale qui soutient la servitude volontaire, les travailleurs n’ont d’autre choix que de s’y conformer, car le résultat d’une moindre opposition à ce système est l’exclusion qui conduit au chômage et à la pauvreté. Si la plupart des travailleurs acceptent ainsi de collaborer, cette collaboration devient pour certains le moyen de participer activement à la tromperie tout en se réservant une place au soleil. Ces collaborateurs particuliers – un parallèle avec la collaboration vichyste tombe sous le sens – deviennent ainsi les pièces maîtresses d’une organisation qui se pare de soi-disant contre-pouvoirs, tandis que les négociations entre patrons et syndicats comportent toujours des compromis qui signifient autant de régressions répondant à des chantages de tous ordres. Les travailleurs ne remportent jamais aucune conquête, si ce n’est des miettes pour sauvegarder les apparences.

L’organisation politique qui prévaut dans les entreprises ne peut se parer d’un système semblable à la République, tant les patrons exigent de garder personnellement leur pouvoir de décision. Malgré les apparences d’une « démocratie » consistant à persuader les travailleurs du rôle incontournable des syndicats, les travailleurs se laissent duper par un positionnement révolutionnaire quand ce positionnement, même virulent, ne sert qu’à faire passer des conditions sociales dures, insoutenables autrement. La supercherie de la démocratie – le pouvoir du peuple, faut-il le rappeler ? – prend ainsi des allures de farce, sachant qu’elle ne repose sur aucune réalité tant dans le monde politique que syndical. En entreprise, cette « démocratie » prend la forme d’une monarchie soutenue par des syndicalistes, les courtisans d’un maître omnipotent qui se pare d’humanité et qui ne cible qu’un seul objectif, celui de rentabiliser le travail pour maximiser le capital. Il est clair qu’un tel système représente un obstacle majeur à la démocratie. Si la CGT a depuis fort longtemps abandonné la notion d’émancipation de la force de travail, la CFDT prône l’autogestion comme miroir aux alouettes, tandis que les autres syndicats ne cherchent plus qu’à participer à un système qui fait bénéficier de subsides dont aucune organisation ne saurait se détourner. Faut-il donc supprimer les syndicats ? La question semble provocatrice, si elle ne vise que les rapports politiques dans l’entreprise. La vraie question revient à se demander si la comédie syndicale ne serait pas le résultat d’un système politique fondé sur la république, un système hiérarchique, pyramidal, qui s’applique à merveilles dans le monde des entreprises, mais qui ne répond pas à l’engouement démocratique, le pouvoir par le peuple, les travailleurs. Il s’agit donc de dépasser le seul cadre de l’entreprise pour imposer la démocratie à tous les niveaux des pouvoirs. Ce n’est qu’à cette condition que les utopies de la CFDT pourraient se réaliser.

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