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Quand tradition et religion se confondent pour inciter à une communion consumériste inavouée, on peut s’interroger sur le sens de Noël à l’heure où la précarité sociale rampante subit les tensions d’une incapacité croissante d'individus à y participer. Mais la pression d’une norme sociétale impose des schémas comportementaux si insistants qu’elle conduit à des sacrifices consentis par les participants même les plus indigents. Le sacrifice économique du rite d’une consommation annuelle effrénée est le résultat d’un pilonnage publicitaire loin en amont de la sainte nuit libératrice. N’est plus sainte pourtant, à l’heure d’une gratification généralisée, que la distribution de cadeaux dont on taira le prix, celui d’une illusion du « plaisir d’offrir », c’est-à-dire le reflet édulcoré d'une avidité de sens. Exploitant les désirs les plus cachés, soutenus par des mécanismes subtils plongeant leurs origines dans une féerie enfantine qui perdure, l’industrie de l’inutile, qui inclut les adultes comme cible de la gourmandise, ne tarit pas d’ingéniosité pour développer les objets les plus sophistiqués destinés à exciter la curiosité et satisfaire la pulsion d’achat. Quand la nuit fatidique est enfin passée, la réalité dépasse le rêve et ne cède plus qu’à la désolation d’un nécessaire recommencement du cycle de l’aliénation sociale : travail, repos et consommation. Ce cycle, dont l’aboutissement de Noël représente la gloire du piège consumériste, bénéficie moins aux consommateurs qu’à l’industrie, profitant d’un pic de rentabilité qui surpasse les pronostics d’une année se finissant en apothéose. La société se fait ainsi victime des pouvoirs économiques qui sollicitent les désirs des consommateurs en miroitant une signification qui n’est que vanité et illusion.

Le mirage irrésistible de cette féerie est alimenté non seulement par un matraquage publicitaire massif qui se révèle très tôt dans la période pour laisser la chance même aux consommateurs les plus démunis. L’adulte-enfant, qui reproduit sans cesse un miracle servant de paravent à la sombre réalité de sa condition, constitue un rouage essentiel pour la transmission à sa progéniture de ses espoirs déçus. Ainsi se perpétue un phénomène hystérique ponctuel, une sorte d’orgasme qui conclut un cycle consumériste par une gloire sacrée, chargée de symboles et d’insinuations, et auquel ne peut échapper une société, marquée par la tradition chrétienne malgré ses dénégations hypocrites. L’enfant épris par cette magie de l’opulence, l’idée que tout désir se doit d’être comblé, garde comme un fondement de son éducation la nécessité de ponctuer un partage qu’on dira altruiste et qui n’est que le point de départ de l’aliénation sociale, un apprentissage de la nécessité du superflu. La participation à ce système se justifie comme le seul moyen d’assouvir les désirs suscités, malgré les déceptions qu’ils révèlent en tant que substitut au bonheur. Cette affection inoculée dès la plus tendre enfance conditionne ainsi un être social en devenir pour qui la conquête du bonheur ne peut être qu’extérieure et matérielle. Dès lors, cette conquête destinée à résoudre ses complexes constitue le moteur de sa vie sociale. Si, enfant, tout vient comme par magie de son entourage affectueux, très tôt il comprendra qu’il peut être acteur lui-même de sa satisfaction personnelle et s’alliera au système consumériste en se posant lui-même les chaînes du travail et de la discipline sociale. Seule une prise de conscience de sa condition lui permettrait de se libérer d’une pulsion qui le détourne de sa vraie nature, mais, accompagné très tôt par un environnement scolaire, médiatique, moral et traditionnel, il ne peut s’échapper d’une conception de la vie qu’il est incapable de réinventer. Sa rébellion est implicitement, parfois même explicitement condamnée comme un refus de l’ordre social, une vision inconvenante qu’il est de bon ton de réprimer.

Prenant le contre-pied d’un ordre contesté par divers courants politiques à la conquête d’une reconnaissance idéologique, le fondement religieux de cette manifestation serait le point d’achoppement d’une fête somme toute tolérée. Mais cette contestation prudente et hypocrite ne repose que sur de vagues considérations tirées soit de la haine religieuse marxiste, soit d’une laïcité qui se transforme en une intolérance religieuse, antinomique de ses principes. Non qu’il faille venir au secours d’un alibi qui a permis ou qui permet toujours d’asservir notamment la foule des travailleurs, chrétiens en particuliers, mais la dénonciation de cet alibi n’interroge pas le véritable problème qui est l’exploitation capitaliste des sentiments humains dans le but de pourvoir à des besoins fictifs, servant la machine économique. Dans cette logique de conquête marchande, la critique de la religion n’a plus qu’une efficacité très anecdotique, puisque son utilisation comme incitation ne bénéficie plus de sa force attractive pour motiver la participation massive de ses adeptes. Quand la religion constituait autrefois le moteur exclusif d’une fête qui renforce la domination de la foi, une nouvelle religion s’impose aujourd’hui comme un vecteur incitatif plus performant encore. Soutenu par les appels hypnotiques des médias, ceux d’un pouvoir dont l’objet est exclusivement marchand, la publicité sous toutes ses formes exploite l’éventail des nouvelles possibilités qu’offrent les techniques informatiques tant dans leur utilisation comme objet de propagande, que comme objet de consommation destiné au grand public. Et ce sont précisément les classes d’âge économiquement les plus intéressantes qui sont ciblées par ces techniques. L’industrie du jeu électronique élargit ainsi et concentre même sa cible commerciale sur les jeunes adultes, prêts à accepter tous les sacrifices pour se plonger dans l’aventure ludique, une récréation salvatrice dans un monde imaginaire qui répond à la pulsion agressive, voire meurtrière. Ces adultes se détournent ainsi d’un projet de vie élaboré, condamné par un horizon de désespoirs, pour ne plus se satisfaire que soi-même au temps présent.

Ce défoulement cathartique permet de canaliser les émotions cumulées dans une vie faite de vacuité et de néant, et détourne les joueurs de se saisir des causes véritables d'une agressivité subie en tant qu'acteur virtuel. Quand le cercle parfait d’une économie, fondée sur le travail rémunéré et la consommation, se rompt grâce aux progrès de l’automatisation, il ne reste plus que des consommateurs précaires en nombre qu’il s’agit d’occuper. C’est un problème également pour les pouvoirs économiques qui ne peuvent plus solliciter qu’à la marge la masse des joueurs disponibles, mais indigente. Dans une pareille situation, que nous considérerons comme une crise, des mécanismes financiers artificiels permettent néanmoins de conquérir des bénéfices plus florissants encore. Au lieu de produire des objets et des services dans le cadre des loisirs, c’est-à-dire dans le but d’abêtir les foules pour empêcher la révélation de leur condition de servilité, l’oligarchie économique ne s’occupe plus que d’elle-même en privilégiant des procédés purement spéculatifs. Les contradictions économiques s’aiguisent et conduisent à une impasse tant pour l’industrie dans son acception large que pour les consommateurs précarisés.

Pendant ce temps, les jeux virtuels remplacent la vie réelle, au risque de constituer une nouvelle addiction dont les effets sur la santé sont autant ravageurs que la drogue et l’alcool. Lorsque la célébration de Noël constitue l’occasion de consommer à outrance, parce que devenant l’objet même d’une manifestation dite populaire, les loisirs s’invitent comme une interface destinée à combler un temps libéré par l’automatisation de la production industrielle. Alors que les richesses se multiplient, tandis que la précarité de masse s’installe, aucune voix politique ne s’élève pour dénoncer l’économie du jeu et sa célébration qui n’est qu’une glorification consumériste. Aucune idéologie révolutionnaire ne condamne ces mécanismes. La difficulté de s’y opposer réside apparemment dans une argumentation défaillante qui, lorsqu’elle se développe, prend plutôt le parti de la fête consumériste et la corrige au lieu de la combattre. Il ne s’agit pour les acolytes de notre déchéance non de remettre en cause un phénomène séculaire, mais de se contenter d’une critique sommaire qui peine à démontrer les aspects pernicieux d’un consumérisme institutionnel. Quand tous les pouvoirs se laissent ainsi bercer par l’accompagnement des partis politiques, des associations et des syndicats dans l’accomplissement d’une stratégie économique qui domine les esclaves, le peuple, le désespoir de l’impossibilité d’une quelconque prise de conscience profite à l’oligarchie économique et précipite ses serviteurs dans un asservissement insoluble. Noël n’est joyeux que pour les consommateurs aveuglés par les scintillements de l’illusion. Cette fête est un désespoir pour les observateurs critiques, ceux qui refusent l’aliénation économique.

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