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La compétition économique se nourrit souvent des progrès techniques pour réinventer sans cesse des procédés permettant de tendre vers l’unique objectif d’un capitalisme indomptable : s’assurer le monopole d’une activité lucrative. Quand cette activité peine à libérer des profits en optimisant les ressources, soit par des schémas organisationnels nouveaux, soit par des techniques de gestion qu’on aura qualifiées de révolutionnaires, ce sont des procédés bien plus habiles qui s’imposent désormais aux travailleurs, voire à la société tout entière. Et ce sont de grands acteurs nord-américains de l’informatique, les fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), assurant la domination mondiale des techniques, qui se font les partenaires incontournables d’un système qui se veut très rentable à l’achat, car générant des bénéfices immédiats pour leurs clients. Mais c’est sans compter sur l’ingéniosité somme toute banale de ces acteurs qui, cherchant à fidéliser, voire à contraindre à l’utilisation de solutions dont ils disposent la suprématie, proposent des techniques qui leur permettent de maîtriser – au sens d’imposer – les coûts. Les arguments massifs et percutants de ces acteurs masquent leurs réelles intentions : enchaîner suffisamment leurs clients pour être en mesure de générer des perspectives de croissance sans plus engager des investissements complémentaires à terme. C’est en réalité une stratégie fort banale. Elle complète celle consistant à fournir des services informatiques à bas prix – en tout cas dans un premier temps – et dont la rentabilité repose sur des services annexes indispensables, bien plus coûteux. Combien de patrons de l’informatique se prennent ainsi dans les filets ?

Les usages nouveaux, qui se fondent sur des solutions commerciales et techniques originales, sont le fruit d’une réflexion proposée dans les années 90 par Jean-Marie Dru, un publicitaire français œuvrant pour l’agence new-yorkaise TBWA. L’idée est de rompre avec les conventions pour provoquer un changement brutal et relancer un produit ou un service vers un nouveau standard dont l’attractivité génère de nouvelles parts de marché. Après l’exploitation du Web 2.0, précurseur du système des réseaux sociaux grâce notamment aux évolutions techniques de l'informatique dite mobile, les entreprises ont compris qu’il était possible d’intégrer les consommateurs comme intermédiaires actifs, partie prenante de l’activité commerciale à titre bénévole. Autant dire que ces entreprises ont aussi compris que l’on pouvait pousser l’aliénation sociale jusqu’à la participation active, directe, incessante et gratuite au succès commercial d’un service qui ne demande que peu d’investissement, mais qui promet des parts de marché subtilisées aux acteurs traditionnels comme les taxis, les restaurateurs, les entreprises de location d’outils, les hôteliers, etc. C’est ainsi que se sont développé des services concurrents comme Uber, Airbnb, Netflix, BlaBlaCar, etc. La disruption, chère à Jean-Marie Dru, s’est donc imposée aujourd’hui comme une approche commerciale radicale, consistant à intensifier l’aliénation sociale. Cette aliénation subtile, qui fait apparaître ses aspects esclavagistes par la participation volontaire de travailleurs précaires en mal d’opportunités, s’interpose aux processus commerciaux traditionnels, risquant de bouleverser les schémas anciens pour mieux se débarrasser de la force de travail. Non seulement, l’activité n’est plus dépendante de la force de travail qu’il faut rémunérer en fonction d’un rapport de force, mais les clients, eux-mêmes travailleurs... et chômeurs à terme, se pressent pour valoriser ce qui concrétise leur propre perdition.

C’est un aspect des bouleversements économiques qui concerne tous les inconditionnels de Youtube, Facebook et Google, en tant qu’outil de recueil d’informations destiné à l’exploitation de gigantesques bases de données à des fins prédictives et consuméristes. Mais ces géants de l’informatique ne s’intéressent non seulement aux citoyens en tant que consommateurs. L’entreprise 2.0 qui se doit de s’ouvrir aux technologies de l’information et à ses techniques correspondantes, à savoir notamment l’utilisation du Cloud, est concernée au même titre que le grand public comme cible économique à exploiter. Ainsi, lorsqu’un patron cherche à se distinguer de sa communauté, en particulier lorsqu’il occupe les fonctions de directeur des systèmes d’information, il a tout intérêt à se prêter au jeu des acteurs mondiaux de l’informatique, qui lui promettent des retours sur investissement extraordinaires. Sauf que, tout comme les utilisateurs moyens de Facebook, tout ambitieux patron ferme volontiers les yeux devant les risques cachés que constituent le recueil et l’exploitation des informations par les acteurs de la mondialisation des traitements de données. On peut noter en outre les dépendances tous azimuts qui enferment l’entreprise dans des processus de fortes contraintes techniques et économiques. Pire, les décideurs n’ont souvent même pas conscience de leur rôle comme cible de la prédation économique. Obnubilés par les avantages financiers que promettent les prestataires du Cloud, ces décideurs cèdent toute expertise à leurs soi-disant serviteurs qui témoignent de leur reconnaissance par une médiatisation élogieuse de leurs mentors. Les choix techniques, valorisés par les dirigeants-clients, à l’instar des utilisateurs d’Uber, sont ainsi magnifiés comme des solutions modèles, que tout décideur sérieux se doit de considérer.

Si de prime abord, la vidéo ne constitue finalement que l’énième témoignage d’un patron qui se vante devant ses pairs, il est surprenant de constater que les arguments de cet homme semblent pour le moins confus. Reprenons en détail le message du visionnaire-qui-a-tout-compris : « La vision que nous avons de l'évolution euuuuh... nous prônons le mode disruptif, donc de voir par un autre prisme et de penser autrement et donc qui nous permet de penser un système de demain et non penser un système euuh... la mise à jour d'un ancien système avec les anciennes thologies aussi bien de développement que de construction d'infrastructure. » Quel charabia ! Il est évident qu’avec une telle communication, chef-d’œuvre d’amateurisme d’un patron qui se dresse sur la pointe des pieds pour se montrer comme le plus grand, le plus compétent, on devine les clins d’œil amusés des « partenaires » qui se révèlent notamment par leur logo en bas à droite de l’écran. Qui peut résister d’être fêté comme un visionnaire du progrès technique, alors que ce patron ne gesticule finalement que selon la stratégie éprouvée par ses commanditaires. Et il est certain de pouvoir agir en toute quiétude, car, si les travailleurs comprennent très vite que cette stratégie représente dans un avenir proche la disparition, du moins la précarisation de leur emploi, c’est-à-dire la prolétarisation, les syndicats préfèrent, eux, militer pour le droit à la déconnexion ! La cécité est-elle volontaire ? Il faut le croire, car un combat plus radical, consistant à s’opposer à ce genre de « progrès », voire au principe même du salariat, représenterait la fin d’un modèle déjà fragile du syndicalisme et perturberait la gestion de leurs propres intérêts économiques et personnels. André Gorz (1923-2007), ce penseur de l’émancipation, propose une de ces rares critiques à l’égard d’une organisation de la société défaillante : « Le syndicat de travailleurs est une forme périmée de syndicalisme, parce qu’il n’organise, qu’il ne regroupe que les gens qui ont un travail régulier et rémunéré. Si le syndicalisme doit jouer un rôle comparable à celui qu’il a joué par le passé, il faut qu’il cesse de se considérer comme un syndicat de travailleurs et se transforme en syndicat de citoyens. C’est-à-dire qu’il a pour objet non pas de défendre les intérêts des gens en tant que vendeurs de leur travail, mais de défendre leurs intérêts en tant que citoyens et en tant que personnes intégrées. » Si le constat est incontestable, ce n’est pas pour autant qu’il faut regretter un syndicalisme qui ne fonctionne plus et qui jadis avait son sens. En réalité, le syndicalisme n’a jamais dévié de sa trajectoire et a toujours abouti à concrétiser les vœux du patronat, à savoir discipliner les travailleurs.

Il est clair que dans cette configuration nouvelle, où se creuse le fossé entre les syndicats et les travailleurs, les tensions sociales ne manqueront pas de s’exacerber. Après avoir fait la démonstration de leur inutilité, voire de leur caractère pernicieux, notamment dans le cadre de la loi Travail, les syndicats ne sont désormais plus capables de masquer leur rôle d’accompagnement du pouvoir monarchique en entreprise. Mais la disruption, notion que les syndicats ignares n’abordent pas, ne fait son effet non seulement dans les entreprises. C’est toute la société occidentale qui se voit imposer une pratique issue de la publicité et que les élites politiques manipulent avec une certaine dextérité. Quand en 2012, le candidat Hollande avait proclamé le changement comme principe de rupture avec le passé, choix qui correspondait, quoique de manière tout à fait illusoire, à une logique politique de rupture avec une droite autoritaire, les candidats d’aujourd’hui n’hésitent pas à se faire les chantres de la disruption de Jean-Marie Dru, sans autre logique que la stratégie du choc publicitaire, c'est-à-dire avec la brutalité qui convient. Le modèle de cette stratégie oratoire est parfaitement illustré par les assauts du candidat élu des États-Unis d’Amérique. Si le changement n’est devenu crédible qu’à partir de ruptures, il ne s’agit pourtant que d’une technique qui semble de prime abord faire ses preuves. Mais les électeurs du président vociférant ne sont pas pour autant des adeptes de sa ligne politique. La disruption états-unienne n’est que le résultat d’une exaspération du peuple qui ne trouve pas d’autre moyen de l’exprimer que celui de choisir une tempête humaine médiatique. C’est cette même tempête que craignent nos candidats en France. Avant même le démarrage de la campagne présidentielle, le risque d’une expression radicale du choix des électeurs se dessinait déjà en faveur de l’extrême droite.

Toutes les configurations politiques ayant été expérimentées sans la moindre avancée sociale depuis plus de trente ans, le désespoir du peuple s’exprime aujourd’hui par sa propre rupture. Au vu des propositions des autres candidats « démocratiques », ceux qui, à droite, prônent la remise au pas des travailleurs, suivis de très près par une gauche disruptive, c'est-à-dire se ralliant à la réaction, il est certain que l’exaspération des électeurs se fera au moins aussi forte que celle qui s’est exprimée par l’élection récente du président américain. Alors que les gesticulations des politiques, animées par la panique générale, tentent d’amadouer l’élite économique, le vainqueur probable de cette élection… ne fait rien ! Certes, personne ne peut prédire la victoire de l’extrême droite à cette élection, mais il est certain que son issue même perturbée restera conforme à la préférence ou aux compromis avec l’oligarchie économique. Il n’a fallu que peu de temps au pouvoir mitterrandien pour se conformer aux exigences de la caste oligarchique. Il en faudra moins pour adouber une famille ploutocrate de l'extrême droite au pouvoir. Le risque ne peut être écarté. Ce coup de pied dans la fourmilière politique reste, bien entendu, insuffisant s'il s'agit de bouleverser l'ordre établi, car il ne changera rien du joug que fait peser le système politique sur la société. Si l’objectif d’un refus de l’aliénation sociale passe par les canaux dits démocratiques, alors qu’ils ne représentent qu’un ensemble de processus assurant la pérennité de l’oligarchie politique et économique, le peuple ne sortira pas de son enfermement. Ce n’est qu’en prenant directement part à la rupture du système capitaliste qu’il pourra espérer sa libération. Et ce n’est certainement pas avec le concours des organisations et des partis politiques traditionnels que ce changement pourra intervenir. En réponse à la disruption instaurée pour tromper les travailleurs et les citoyens, ces derniers doivent répondre eux-mêmes par leur propre rupture. Toute rupture est douloureuse, mais seule une rupture permet d’envisager la liberté.

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