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Pour subvenir à la nécessité d’une réconciliation politique après la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle a instauré un système parlementaire qui concentre les pouvoirs régaliens sur sa personne. La « monarchie parlementaire » fut instaurée pour mettre fin aux querelles partisanes incessantes et stériles de la « République des partis », et reconstruire la France grâce à l’autorité d’un seul homme, autorité concédée par le suffrage universel. Si les principes constitutionnels de la Ve République pouvaient trouver leur légitimité dans un objectif d’après-guerre destiné à remettre sur pied un pays vainqueur mais exsangue, il n’en est pas moins que les pouvoirs quasi-monarchiques ne pouvaient rester aux mains d’un seul homme dès lors que ladite reconstruction fut achevée. Or, non seulement le « coup d’État permanent » dénoncé par François Mitterrand a perduré jusqu’à nos jours, mais tous les successeurs de la Ve République, y compris Mitterrand lui-même, se sont satisfaits de ce pouvoir plutôt que de faire évoluer le système politique. On peut reconnaître l’habileté d’un homme historique qui a su prendre les rênes d’un pays avec l’assentiment de son peuple... et céder le pouvoir dès lors que ce peuple n’en voulait plus. Il en est tout autre de ses successeurs qui, au lieu de chercher à construire l’union nationale, ont réinventé les « querelles des partis » en écrasant leurs adversaires par l’autorité de leur pouvoir présidentiel. À la veille de nouvelles élections, tous les candidats, tous, sans exception, s’inscrivent strictement dans la continuité du pouvoir d’un dieu plus que d’un monarque, cédant à la dictature démocratique d’une minorité partisane qui dicte au peuple sa vérité.

Tandis que nombre de politiques se drapent de la tradition gaullienne pour dénoncer l’utopie démocratique de leurs électeurs, ces derniers comprennent bien non la tromperie de la Ve République dans ses aspects autoritaires, mais l’absurdité de sa survivance, tant elle a perdu sa légitimité. Aujourd’hui, non seulement le pouvoir cher à de Gaulle échappe à tout pantin présidentiel qui doit se conformer au diktat d’un pouvoir supranational, celui exercé par les institutions de l’Union européenne, mais le peuple lui-même subit cette autorité économique soumise au politique, et le précipite dans une précarité sociale inouïe. C’est ainsi que l’élection présidentielle de 2017 se fonde plus dans une tradition spectaculaire que dans un véritable affrontement idéologique destiné à servir le bien commun. Alors que le jeu politique a profondément été bouleversé, notamment par l’accomplissement d’une Union européenne capitaliste au service des États-Unis, tous les acteurs – car nous avons bien affaire à des comédiens – proposent un programme politique dont ils savent pertinemment qu’ils ne pourront pas l’appliquer. Un certain Emmanuel Macron ne s’embarrasse même pas de ce qu’il conçoit sans doute comme un détail et fait campagne… sans programme. Il a bien compris que, aidé des médias qui transforment la campagne présidentielle en un spectacle fait d’intrigues et de révélations, la communication, par ses aspects purement superficiels, suffit à installer sur son trône l’homme providentiel qui aura le mieux gesticulé dans ses plus beaux habits. De fait, les médias ayant de longue date instauré la dictature de l’apparence au détriment de la pensée politique et philosophique, les citoyens-spectateurs acceptent de confondre la politique avec un jeu télévisé qui fête le gagnant d’un concours. Mais tandis qu’un tel joueur peut prétendre à conduire l’avenir d’un pays, les objectifs d’un président élu, faut-il le rappeler, sont tout autres. Le réveil sera d’autant plus dur une fois la fête terminée.

On a beau se consoler de savoir qu’un de ces candidats, de gauche de surcroît, propose justement d’évoluer vers la VIe République, soulignant son approche gaullienne pour mieux se distinguer comme homme du rassemblement ; mais il ne s’agit, hélas, que d’une stratégie politique révélée par des contradictions rarement discutées. Jean-Luc Mélenchon répète à l’envi qu’une fois élu, il convoquera une Assemblée constituante dont l’objectif sera de créer une nouvelle Constitution. Dès sa promulgation, il cédera son fauteuil présidentiel pour se conformer aux règles d’une république nouvelle, sous-entendu plus démocratique. Or, toute son approche en tant que candidat de l’élection présidentielle dément catégoriquement l’abandon de sa fonction au profit d’un peuple supposé émancipé. Si tel était vraiment son intention, pourquoi s’évertue-t-il à promouvoir un programme découpé en plusieurs ouvrages et qu’il défend bec et ongles alors que ce programme devrait être l’affaire du peuple ? Pourquoi précise-t-il avec force détail des propositions qui seraient évidemment remises en cause dès lors que le pouvoir serait rendu au peuple ? Que vaut un programme voué à disparaître dès la nouvelle république proclamée ? Que vaut la candidature d’un futur non-président qui déclare renoncer à sa fonction… alors qu’il présente un programme classique à horizon de 5 ans ? Tout son programme pullule d’ailleurs d’incohérences qu’il a martelées notamment lors de son apparition duale à Paris et à Lyon.

Apparaissant sur scène tel le messie des cieux, ses messages en faveur d’une sortie – concertée – des traités européens, son éloge du numérique et l’exploitation de la mer révèlent les mêmes incohérences que celle, essentielle, de sa VIe République. Il suffit d’analyser en détail les préconisations évoquées pour sortir des traités et se rendre bien vite compte qu’il n’est pas question de rupture « à la sauvage », c’est-à-dire unilatérale, mais d’une démarche de concertation fondée sur la négociation et le bon sens. Sauf que, si le commun des mortels peut ignorer que le bon sens n’a absolument aucune place dans l’affrontement contre les pouvoirs capitalistes de l’Union européenne, Jean-Luc Mélenchon, lui qui est parlementaire européen depuis des lustres, sait pertinemment qu’il est impossible de peser contre les décisions de la Commission sans l’adhésion unanime des autres pays adhérents. Certes, il déclare gaiement vouloir changer les traités, sinon, dans le cadre d’un « plan B », de sortir de l’Union européenne. Sauf qu’il n’est nullement question de sortir de l’Union européenne à la manière de Charles de Gaulle qui a su placer les pouvoirs américains devant le fait accompli. Notre Jean-Luc est tellement plus sage : il veut faire un usage biaisé de l’article 50 du Traité européen à la manière d’un Brexit light, c’est-à-dire en convenant selon les termes de son programme de « plusieurs scenarii de sortie de l’Euro sous sa forme actuelle ou de refondation de la politique ». Pas question de reprendre sa souveraineté, mais il s’agit d’imposer suffisamment de pression pour faire plier nos chers technocrates. Ces derniers en trembleront, n’en doutons pas.

Si on peut reconnaître dans cette prudence de Jean-Luc Mélenchon une connivence non avouée avec les pouvoirs de l’oligarchie économique, celle-ci devient évidente par son attachement au « progressisme » qui se confond allègrement avec le progrès technique. Le MEDEF ne pouvait espérer de pourfendeur plus crédible qui vante les mérites du numérique avec une telle conviction. Certes, « il faut vivre avec son temps », mais connaît-il le sujet quand l’objectif du numérique est de se débarrasser de la force de travail humaine pour réaliser le rêve d’un système capitaliste abouti dans toute sa splendeur ? Alors que Pierre Gattaz s’est évertué sans le moindre succès à promouvoir notamment le numérique pour soi-disant développer l’emploi, c’est Jean-Luc Mélenchon, sans doute très marqué par le lobbying européen, qui reprend la relève et se fait applaudir par des spectateurs, futurs esclaves. C’est ainsi qu’il défend l’industrie du « jeu vidéo » comme marché à conquérir, rappelant comme un représentant chevronné du patronat que le budget du numérique représente « des budgets supérieurs à celui du cinéma dans le monde ». Il est consternant d’aborder avec cette passion l’avenir du « jeu vidéo », composante du loisir, organisé de longue date déjà par les pouvoirs oligarchiques pour taire la colère du peuple précarisé et se donner en même temps les moyens de générer des profits exponentiels. Non seulement cet homme qui se dit de gauche court naïvement après les intérêts financiers des adversaires du peuple, mais il coorganise son aliénation en l’invitant à sa propre servitude. Mais l’horreur du numérique ne s’arrête pas là. Ce n’est qu’après avoir sérieusement pris connaissance des ravages écologiques dont sont responsables les nouvelles approches techniques du numérique que l’on prend conscience des aberrations de la position de cette France qui se dit insoumise. Alors qu’il est de bon ton d’externaliser les données « dans les nuages », entendez le « cloud », une concentration des hébergements dans des centres de données extrêmement énergivores et polluants, l’explosion du numérique, si chère à notre conquérant pseudo-écologiste, ne vient pas vraiment au secours d’une planète déjà bien en peine de supporter les nombreuses autres pollutions. Si l’emploi des « Français insoumis » et l’économie du pays doivent passer par une pollution accrue, menaçant l’humanité, on peut douter des capacités d’un tel dieu à vouloir le bien de ses sujets.

Son ignorance des enjeux écologiques dépasse plus encore l’imagination quand notre phraseur émérite évoque les capacités inexploitées de la mer pour subvenir aux besoins en énergie… gaspillés notamment par le numérique. Sait-il donc que la faune marine est déjà sérieusement menacée à l’image de la faune terrestre et que ces menaces, engendrées notamment par l’acidification des océans, la surpêche, les rejets massifs de déchets en mer, y compris nucléaires, entament gravement la survie de l’espèce humaine ? La mer ne serait donc pas suffisamment exploitée pour la mener à sa mort certaine ? Si à l’exploitation des puits de pétrole en haute mer et au trafic maritime intense doivent s’ajouter des systèmes qui mettent cette fois inéluctablement fin aux espèces maritimes survivantes, alors l’espèce humaine devra compter ses propres années de survie. Il ne suffit pas de peindre ses drapeaux de parti en rouge et vert à la manière de ces écologistes amateurs qui cherchent la solution aux problèmes écologiques dans des techniques nouvelles. Aucune technique, quelle qu’elle soit, ne peut sauver la planète tant qu’on vise à exploiter ses ressources en en rejetant les déchets, même en cherchant à les rendre propres par l’effet de techniques tout aussi polluantes. C’est l’exploitation de ces ressources pour maximiser les profits qui est la cause de notre mort proche. Si Jean-Luc Mélenchon avait un sens marqué pour l’écologie, il fermerait des usines pour sauver l’humanité. Lui, il en propose d’autres. C’est sans doute cela « l’écosocialisme ». L’économie socialiste ?

Le spectacle que nous offre Jean-Luc Mélenchon n’est que l’exemple crasseux d’une comédie qui court après un phénomène qu’a déclenché un certain Nicolas Sarkozy en 2012. Le jeune Emmanuel Macron s’est lancé avec la même ferveur, se rendant cependant compte en chemin qu’un spectacle politique d’envergure demande une expérience qu’il n’a pas. Mais l’arriviste bourgeois ne demande qu’à apprendre. Quant à sa notion toute personnelle de la politique, on ne peut être que désolé de constater les acclamations de la foule des partisans lorsque, avec une rhétorique somme toute banale, le candidat estime que le peuple ne veut pas du revenu universel puisqu’il en bénéficie déjà, c’est le RSA ! La course au plus-offrant médiatique devient l’ultime objectif servant à amuser les coreligionnaires tandis que le fond des programmes politiques atteint des sommets de bêtises. On peut continuer à imaginer que les électeurs sont ignorants au point de se laisser éconduire par un apôtre qui veut se faire dieu. Mais les faits révèlent pourtant une réalité politique, désormais bousculée jusqu’à des paroxysmes d’abstention, une capitulation plus qu’un défi. Alors que la première place du Front national au premier tour n’est même plus discutée, les économistes inquiets, bien vite rejoints par les commentateurs politiques, craignent désormais l’accès possible de Marine Le Pen au trône présidentiel. S’agit-il vraiment d’une inquiétude sincère ou n’est-ce qu’un pis-aller qui satisfera l’oligarchie économique malgré tout, sachant que le Front national se dit à l’écoute d’un peuple abandonné… mais confirmant en même temps sa tendresse pour l’argent, la clef de son succès ?

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