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Il n’y a aucune contradiction à opposer république et démocratie, quand on ne suit pas aveuglément la vulgate médiatique consistant à confondre les deux systèmes politiques pour finalement ne céder le pouvoir qu’aux élites. Car la république est ce système politique qui confie le pouvoir par délégation, un principe qui permet, par ses conditions très libres, trop libres, de se saisir du pouvoir délégué pour s’en servir sans le moindre contrôle. Ainsi, le pouvoir concédé par le peuple se fait systématiquement détourner par des candidats devenus soudain omnipotents et dictant, une fois élu, la conduite au pays entier. On demandera volontiers s’il n’est pas justement l’objectif de confier le pouvoir à des hommes politiques avertis pour diriger le pays. Ce n’est pourtant pas cette légitimité qu’il faut rechercher quand on estime que le seul pouvoir valable est celui qui devrait être exercé par le peuple. Le pouvoir concédé aux délégataires politiques se doit donc d’être contrôlé et sanctionné, non à l’issue d’une période élective, mais de manière immédiate, durant l’exercice du mandat, après mise en place d’un système de consultation. On comprend dès lors que la république n’est pas synonyme de démocratie, car une véritable démocratie (de demos, le peuple et cratos, le pouvoir) ne tolère pas la dépossession du pouvoir politique au profit d’élus se transformant en caste aristocratique. Ménageant habilement les susceptibilités de leurs électeurs, cette caste ne manipule non seulement ses affidés, mais tous les citoyens qui prennent pour argent comptant le discours d’une seule voie dite raisonnable pour tous, à savoir un système politique qui leur garantit leur pouvoir, pour longtemps, avec une tromperie sémantique qu’il est difficile de remettre en cause : la République serait démocratique.

La campagne pour les élections présidentielles de 2017 montre, à la manière des nombreuses autres campagnes, notamment celle de 2002 qui opposa Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen, les cyniques stratégies d’une république qui ne protège que les siens. Ces derniers, que l’historien Henri Guillemin fustige ironiquement comme des « gens de biens », selon la terminologie d’antan, disposent non seulement des instruments nécessaires au dévoiement du peuple, mais ne se gênent même plus de révéler au grand jour des subterfuges qui lui refusent de décider de son propre sort. Ainsi, perpétuant des stratégies dont l’efficacité remonte au machiavélisme de François Mitterrand, François Hollande pousse la fourberie jusqu’à des sommets d’artifices. Si l’objectif d’une élection contrainte par le rejet de l’extrême droite est de conduire les électeurs à placer sur le trône de la République le candidat choisi par l’élite autoproclamée, il s’agit cette fois non seulement d’égarer les électeurs de gauche, censés s’opposer au vote en faveur de l’extrême droite, mais d’assurer la victoire d’une pseudo-gauche en posant le candidat Macron comme le seul candidat rassembleur. La droite doit donc suivre l’exemple de 2002 qui a permis le vote massif en faveur de Jacques Chirac, candidat de droite au second tour contre Le Pen. Cette fois, il s’agit de rendre la monnaie en appelant à voter pour un candidat de gauche, candidat qui, pour ménager les susceptibilités ne s’offusque guère de renoncer à son étiquette sociale-démocrate. Emmanuel Macron ne serait ni de droite, ni de gauche ; c’est pour mieux affirmer une victoire qui se doit d’être aussi historique qu’en 2002. L’extrême droite ne doit pas passer ! La subtilité de l’opération réside dans la préférence non avouée de François Hollande pour Emmanuel Macron, membre adoubé de son ancienne équipe ministérielle. Vouant ainsi le candidat socialiste, Benoît Hamon, à une mort politique certaine, celle que le président Hollande à provoqué par sa politique d’austérité, il s’agit d’affirmer la fin du Parti socialiste comme parti de gauche. De fait, ce parti n’existe déjà plus et illustre son absence par la création d’un « mouvement » qui doit le remplacer. Il n’est même pas certain que le mouvement En Marche! soit amené à se transformer à terme en parti politique. Dans cette optique, En Marche! constitue plutôt une association politique, destinée à gesticuler en aval de pouvoirs qui sont, eux, véritablement dominants, les institutions de l’Union européenne, préfigurant de l’abandon de souveraineté que dénonce justement Marine Le Pen. Sauf qu’à ce jeu dangereux qui suppose, notamment avec le soutien inconditionnel des médias, le « sens des responsabilités » de la « société civile », les conséquences de cette tromperie à grande échelle risquent de se retourner contre nos maîtres.

À une époque où les médias ont perdu de leur crédibilité quand il s’agit d’aborder la politique comme un sujet de débat social, il est évidemment osé de croire en la naïveté d’un peuple qui se laisse facilement éconduire. Si le mot d’ordre du « front républicain » a pu bénéficier d’une certaine efficacité en 2002, quinze ans plus tard, le contexte a considérablement évolué. Se tournant vers des médias alternatifs très instructifs et tout aussi efficaces, l’internet et les réseaux sociaux, le peuple dispose aujourd’hui d’éléments qui lui permettent de prendre suffisamment de recul pour déterminer son choix politique. Et le résultat du référendum de 2005 sur la Constitution européenne témoigne de l’importance de l’information politique dès lors que des vecteurs de communication alternatifs sont capables de s’opposer aux relais médiatiques de l’oligarchie économique et financière. Le bouillonnement pédagogique autour de la Constitution européenne a eu pour conséquence un refus sans appel du peuple français pour des règles permettant la domination politique par un monstre impérialiste, l’Union européenne et les institutions de l’oligarchie. Ce n’est pas pour autant que Nicolas Sarkozy s’est plié à la volonté du peuple. Par un tour de passe-passe finalement peu habile, le Traité constitutionnel européen de 2005 s’est mué en 2008 en un texte dont le contenu n’a guère changé, le Traité de Lisbonne, mais qui a permis de s’asseoir sur la voix du peuple. C’est une expérience lourde de conséquence dont plus d’un électeur se souviendra pour transformer en réalité politique une orientation qui lui est chère et qu’il estime opportun d’imposer aujourd’hui. Conscients de la dépossession de leur pouvoir politique, les électeurs désavoués n’hésiteront pas à marquer leur opposition à la mainmise oligarchique en ne respectant plus la conduite morale qui leur est dictée. La seule morale qui compte aujourd’hui est celle des conditions sociales, plus menacées que jamais. Le vote Le Pen constitue cette arme d’une révolution sans effusion de sang, mais perturbant suffisamment l’ordre républicain pour répondre par la haine aux malheurs d’un peuple laissé à l’abandon. Le peuple n’a que faire des conséquences d’une accession au pouvoir de l’extrême droite, pourvu que cesse une pression sociale qui perdure depuis 1983 et qui, telle une maladie incurable, s’impose naturellement comme une fatalité qu’il faudrait accepter. C’est donc François Mitterrand qui a allumé la mèche d’un bouleversement politique qui s’exprime aujourd’hui comme l’implosion d’une gauche exsangue.

L’évidence d’une France qui s’oppose entre celle qui est épargnée par la mondialisation et celle qui en est victime se dessine à travers les candidatures d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Contrairement aux commentaires des médias de l’oligarchie, rien ne permet d’affirmer comme acquise la victoire du candidat Macron. Toutes les hypothèses sont permises, tant les stratégies politiques des trois dernières décennies ont brouillé les cartes de l’analyse. De nombreux autres paramètres s’invitent ainsi comme des inconnues qui rendent impossible toute prévision, même à renfort de sondages pondérés et retravaillés. Le vote Le Pen ne constitue non seulement une réponse du peuple dévoyé, mais peut se révéler par le mécontentement de cette classe sociale supérieure qui estime s’être fait berner par une droite tout aussi stratège que la gauche « socialo-communiste ». De plus, comprenant que l’intention de cette pseudo-gauche du calcul politique consiste à poursuivre l’œuvre de François Hollande, les électeurs de la droite dite traditionnelle n’hésiteront non plus à soutenir le seul vrai candidat du changement. En l’occurrence, il s’agit d’une candidate, un aspect original de ces élections qu’on ne devrait pas négliger, car il invitera certaines femmes, même ouvrières, à préférer Marine Le Pen. La réalité de sa victoire est désormais si prégnante que bon nombre d’analystes se consolent des conséquences de la présidence Le Pen par un déséquilibre probable du parlement. Le « vrai pouvoir » ne serait donc plus monarchique, selon la tradition gaullienne, respectée à leurs profits par tous les présidents successeurs, mais il serait cette fois, comme par enchantement, exercé par deux assemblées, l’Assemblée nationale et le Sénat. Or, ce déséquilibre du pouvoir, qui s’est d’ailleurs déjà imposé dès la magistrature Mitterrand, n’affaiblit pas pour autant des décisions que le président Le Pen peut prendre d’autorité. Son Premier ministre, à n’en pas douter collaborateur de sa formation politique, n’hésitera pas à user des armes d’un certain Manuel Valls pour imposer sa politique intransigeante.

Si les horizons politiques risquent de s’assombrir pour les cinq prochaines années, qu’ils soient peints par le représentant de la pseudo-gauche ou par l’extrême droite, les déséquilibres politiques peuvent déboucher sur des bouleversements sociaux inédits. Dans cette optique, nos maîtres feront notre satisfaction sans le vouloir en rougissant des braises qui ne demandent qu’à enflammer l’ordre établi. Il suffit ainsi de laisser s’établir le chaos pour montrer aux yeux du peuple que la République vit ses derniers instants et qu’elle n’est pas, n’a jamais été, au service de ses électeurs. Ce serait alors le moment d’imposer des choix véritablement démocratiques, non par le truchement des institutions dépassées, mais par une révolution qui dicterait aux élites de tous bords des principes politiques nouveaux, fidèles à la démocratie. Ces moments de crise sont des moments fragiles que les pouvoirs tentent toujours de mettre à leur profit. Mais toute bataille engagée n’est jamais garantie de sa victoire. Le seul échec véritable serait celui de rester impassible devant un système politique qui impose les choix d’une ploutocratie conquérante. Pour l’heure, l’abstention constitue une arme mortelle pour des élus qui comptent sur le « devoir citoyen » pour recevoir le nécessaire soutien à leur pouvoir. Une abstention massive ne mettrait non seulement fin à des principes politiques qui ne bénéficient qu’à une minorité privilégiée, mais permettrait de faire surgir des tensions telles qu’elles imposeraient une révolution, la révolution démocratique.

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