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Si les résultats prévisibles de l’élection présidentielle frappent par l’originalité de la situation politique en France, ils préfigurent d’une fuite en avant des professionnels des institutions républicaines et complètent notre analyse. Alors que les stratèges de l’aristocratie politique semblent présenter une offre nouvelle en brouillant les cartes, les partis politiques s’accrochent au clivage gauche-droite pour faire perdurer un système qui a fait ses preuves, car il leur assure une place dans la comédie médiatique. L’effondrement des principes idéologiques, clairement identifiés jusqu’alors par la place des partis politiques dans l’arène républicaine, est comparable à celui des régimes communistes, marqué par la chute du mur de Berlin en 1989. Cet effondrement a été interprété selon une vision partisane de l’histoire qui semble ne pas se confirmer. Tandis que l’oligarchie politique, appuyée par le pouvoir états-unien, annonçait « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la fin des oppositions idéologiques sur des fondements économiques, cette interprétation permet aux chantres du système capitaliste de créer une adhésion d’apparence, diversion dont l’intention est d’ignorer les inégalités sociales pour se vautrer dans la barbarie. Celle qui s’annonce en France, illustrée par une course des futurs députés à l’Assemblée nationale, prend les mêmes postures et annonce non seulement la fin des partis politiques classiques, mais paralyse les contre-pouvoirs qui s’accrochent à un mécanisme de clivage idéologique bien opportun. La Révolution du peuple n’aura pas lieu tout de suite ; son modèle contraire se dresse aujourd’hui comme une révolution d’un genre nouveau, une révolution à rebours.

Tandis que le véhicule idéologique des formations politiques d’extrême-gauche consiste essentiellement à prôner la Révolution, à l’image de celles menées par le peuple russe en 1917 ou, plus insidieusement, par un certain Ernesto Rafael Guevara, dit le « Che », les formations politiques opposées entrent en action sans victimes, sans armes... par les urnes. Le succès de cette opération, que nous n’hésiterons pas à qualifier de révolutionnaire, se mesure à l’assentiment au moins apparent d’un peuple soumis, qui se range à l’avis de la caste médiatique et permet à un pantin républicain de se couronner sous les vivats. Il n’est pas incongru de faire un rapprochement entre la « fin de l’histoire » de 1989 et celle que nous vivons en France, près de trente ans plus tard. Alors que le monde capitaliste s’empressait de fêter sa victoire idéologique, il s’avère aujourd’hui qu’elle reste fragile, car remise en question par un Vladimir Poutine plus que jamais présent sur la scène géopolitique. On parle déjà d’une nouvelle guerre froide, plus tendue encore que celle que nous avons connue avec l’installation des missiles Pershing sur le sol allemand. En France, les initiatives stratégiques, consistant pour la caste victorieuse des élections présidentielles à asseoir son pouvoir en mettant fin au clivage gauche-droite, signifient non seulement la mort factuelle d’une gauche progressiste, mais également son incapacité dorénavant à revendiquer des valeurs jusqu’ici attachées à la notion de gauche. Il n’est donc pas justifié d’affirmer, comme ânonnent les militants d’une gauche exsangue, que le président Macron serait un homme de droite parce qu’il oublie les travailleurs et accueille dans son cercle des hommes politiques de droite et du centre. Cette réaction, dont le caractère superficiel ne peut cacher le désespoir d’une élite politique désemparée, témoigne de la tension extrême que vivent les formations politiques de gauche qui persistent à soutenir l’opposition politique binaire. La « fin de l’histoire » à la française signifie la fin d’une gauche caricaturale, vidée de toute vision véritablement démocratique, à laquelle aspirent pourtant des pans entiers de la population, menacée ou subissant depuis de nombreuses années la précarité salariale, le chômage, la pauvreté. Par sa persistance à s’opposer aux affres sociétales du capitalisme avec les instruments de sa mort, la gauche ne peut espérer la moindre victoire qu’en se faisant à son tour révolutionnaire.

Si la stratégie d’une « Révolution par les urnes », mise au point par un certain Jean-Luc Mélenchon, ex-apparatchik du Parti socialiste, n’a pas montré le moindre succès depuis 2008, la révolution du jeune Macron a fonctionné à un moment où les dés semblaient lui être favorables. Autant François Hollande n’a pas su retirer les marrons chauds du feu, c’est-à-dire faire valoir sa promesse de faire baisser le chômage, autant le « beau » Macron, novice politique soutenu par l’oligarchie financière, a montré à ses vieux camarades l’exemple d’une tromperie médiatique qui l’a porté au pouvoir. Ce jeune arriviste – ils le sont tous à ce niveau – a rompu sans regret avec la méthode usée de ses prédécesseurs, notamment Nicolas Sarkozy et François Hollande. Alors que ces derniers ont rencontré les ouvriers d’entreprises en crise en leur promettant de se battre pour maintenir leur emploi, Emmanuel Macron en a fait de même, mais sans se compromettre avec des annonces dont il sait qu’elles sont intenables sans renoncer à l’ingérence des institutions européennes dans les affaires du pays. C’est avec le sourire narquois qu’on lui connaît que le candidat Macron a accédé à la plus haute fonction régalienne en annonçant... du sang et des larmes. Cet homme n’a pas résisté à répondre à ses adversaires de classe, le peuple travailleur qui ne réclame que le droit de vivre décemment, en se montrant comme exemple d’une réussite sociale due à sa soi-disant persévérance et son courage. Porter un costume serait le fruit d’un travail sans relâche, le résultat d’une abnégation qui peut bénéficier à tous travailleur. Emmanuel Macron, ce bourgeois qui n’a connu que les ors de son milieu social, propose à l’instar de Marie-Antoinette des brioches quand les ouvriers demandent le minimum vital. Il appuie ses propos et se positionne clairement derrière ses remparts de classe en mettant fin à tout espoir de justice sociale, clamant devant une foule déchaînée et amusée son droit à critiquer les pauvres. Selon ses informations, les travailleurs ne demanderaient pas le revenu universel comme solution à l’éradication de la pauvreté, puisqu’ils en bénéficient déjà. Ce revenu serait le RSA ! Le dégoût que font surgir ses propos de campagne n’a d’équivalent que le cynisme d’un homme né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Mais ce n’est pas tout. Comment est-il possible qu’un candidat aussi immonde puisse accéder à la magistrature suprême avec l’acclamation de militants qui ne sont pas tous d’origine bourgeoise ?

C’est la clef de la réussite fulgurante de notre guignol de la République. Si nombre d’électeurs, peu politisés mais conscients que seule la politique peut influer sur leur avenir social, cherchent à tout prix à répondre à la tromperie politique généralisée de ces dernières trois décennies en croyant ainsi faire table rase, ils se laissent à leur tour éconduire par une kyrielle de techniques de communication et de moyens médiatiques. Assoiffés d’images changeantes, surtout lorsqu’il s’agit de politique, les médias se sont régalé du candidat Macron autant qu’ils se régalent aujourd’hui d’un président dont ils sont fiers, fiers de leur objet, fiers de leur construction médiatique. Emmanuel Macron s’est fait paraître comme un jeune-homme aguichant, politique sans être attaché à un quelconque parti, ne se réclamant pas de la gauche qui l’a intégrée, mais offrant ses talents à un François Hollande marqué par une conception dépassée de la politique. Le vote Macron a été le résultat complexe d’une alliance implicite de ses partisans qui croient aux miracles et une majorité écrasante de contestataires de la « menace frontiste », quelle que soit leur obédience politique. Le vote utile, technique socialiste usée jusqu’à la corde et affinée par François Hollande, a ébranlé toute notion de démocratie en offrant sur un plateau d’argent le candidat Macron comme continuateur des objectifs politiques drastiques d’un parti agonisant. Les exigences capitalistiques de l’oligarchie européenne sont ainsi garanties d’un accomplissement qui se devait de suivre l’exemple allemand. Et si cette oligarchie n’a eu de cesse de soutenir leur marionnette, le plus difficile reste à faire. Elle s’attend désormais à cueillir les fruits de son soutien avec la mise en œuvre rapide de mesures qu’aucun des présidents de la Ve République n’a jamais osé imaginer. Les commentateurs médiatiques se réjouissent déjà d’une rentrée dite chaude, offrant au petit écran une animation convenue et habituelle pour un mois de septembre qui se veut revendicatif. Mais le nouveau pouvoir se prépare aussi à un affrontement dont il ne doute absolument pas de l’issue. Emmanuel Macron a de quoi pavaner. On ne voit vraiment pas comment les syndicats réussiraient à s’opposer à la barbarie en marche, connaissant l’issue malheureuse des nombreux affrontements syndicaux qui ont valu la lente descente en enfer des travailleurs. Si les lois Rebsamen, Macron et El Khomri ont diminué une CGT prise dans les méandres des compromissions républicaines, ces lois ne sont qu’un prélude à un bouleversement fondamental du « droit » du travail. Autant dire que le succès très relatif du vote Le Pen, tactique du Parti socialiste qui a mis au pouvoir le pantin de la République, risque de renforcer l’engouement pour un véritable changement, fasciste celui-là.

Le tableau politique et syndical n’a jamais été aussi sombre que celui qui se dessine aujourd’hui. S’il est clair que le principe de la délégation, cher à la République, permet désormais tous les excès pour promouvoir l’essor du patronat et de la caste ploutocratique, le moment est sans doute idéal pour répondre à la « fin de l’histoire » à la française par une prise du pouvoir par le peuple. S’il a suffi qu’une marionnette se présente comme l’homme de tous les changements, il ne doit pas être très compliqué de suivre non l’exemple d’une révolution à rebours, bouleversement à l’envers qui se caractérise par un changement par les urnes avec des effets forts pour la classe laborieuse, mais une révolution qui impose enfin des éléments politiques comme préalable à l’émergence d’une véritable démocratie. À l’aune des bouleversements sociaux qui ne manqueront pas d’imposer leurs aléas, le pouvoir se doit de prévoir toutes les éventualités pour asseoir sa domination. Selon certains témoignages, Emmanuel Macron se prépare déjà à sa contre-offensive en opposant grévistes et non-grévistes. « Classique ! » me direz-vous, si on ne préjuge pas des effets d’une technique particulière consistant à jeter dans la rue les usagers qui en ont assez de la « prise d’otages » des travailleurs, qui en ont assez des  « contestations incessantes et stériles », qui en ont assez des « grèves qui menacent leur poste », etc. La technique peut paraître risquée. Opposer grévistes et non grévistes par des manifestations dans la rue peut conduire à des contacts physiques déjà quasiment systématiques lors des manifestations des syndicats. Si Macron veut vraiment se faire l’étincelle qui fait exploser la société, nous l’encourageons vivement dans cette direction, car sa révolution à rebours prendrait immédiatement les traits d’une révolution populaire. Dès lors, tout est possible. Il ne faudra pas rater le virage démocratique.

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