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Dans un paysage politique iconoclaste qui rejette aux oubliettes de l’histoire des partis politiques essoufflés par leurs mensonges, les syndicats de salariés subissent, eux aussi, et de longue date déjà, une désaffection qui discrédite leur rôle. Curieusement, ladite désaffection, qui se mesure notamment par un taux d’adhésion minimaliste, ne se confirme pas vraiment lorsqu’il est donné aux salariés de s’exprimer lors des élections professionnelles. La participation des électeurs semble inversement proportionnelle au désaveu syndical, tandis que les résultats sont le plus souvent favorables aux syndicats qui se font les plus virulents. Le parallèle avec le monde politique semble évident, tant la duperie électorale fonctionne à merveille pour berner le peuple. Les syndicats, contrôlés à travers les lois par le pouvoir parlementaire, singent en réalité cette même démocratie, celle qui donne l’illusion d’un pouvoir des électeurs qui ne cèdent à des élus que le droit d’agir à peu près à leur guise. Cette démocratie d’apparence se dévoile par les résultats obtenus notamment en matière de négociation, comédie convenue, destinée à faire croire qu’il puisse exister un rapport de force équilibré entre le pouvoir de l’entreprise et les délégués syndicaux, eux-mêmes soumis aux règles du plus fort, l’employeur. Dans cette configuration particulière où les syndicats ne peuvent espérer la moindre avancée sociale, désespérés de ne pouvoir satisfaire aux demandes de plus en plus pressantes des salariés, il est plus efficace de se rapprocher du pouvoir pour, à défaut d’imposer une quelconque influence syndicale, partager le terrain de la discorde pour faire croire à la validité d’un supposé contre-pouvoir.

Il est sidérant de constater les ravages d’une proximité du pouvoir qui fleure bon la corruption. Sans aller vers ces extrêmes, qui sont pourtant l’apanage des sommets des pyramides syndicales et patronales, c’est à peu près à tous les niveaux des organisations, dès lors qu’elles sont formées pour satisfaire à l’obligation de négociation, que patrons et syndicalistes se « consultent » pour servir leurs intérêts respectifs. Les intérêts des salariés étant souvent relégués à un nombre réduit d’élus, il est certain que, dans une configuration où le poids démesuré du patronat permet de déterminer en toute liberté les orientations quasi-unilatérale de l’entreprise, les syndicalistes bénéficient trop souvent de largesses au détriment des salariés. Quand on constate que des prétendus révolutionnaires participent activement au marathon de la « vie active », on ne peut plus tergiverser sur la qualité de la soupe, sans doute exquise. Nombreux sont ces syndicalistes qui, au lieu de montrer l’exemple, se bousculent pour rester présents dans leur entreprise, bien au-delà de l’âge légal de départ à la retraite. Lorsque ces mêmes syndicalistes n’hésitent pas à aller au bout de leur logique en fêtant leur départ à… 70 ans, soit l’âge limite au-delà duquel la loi n’autorise plus l’emploi salarié, on ne peut qu’admirer une longévité qui ferait rougir plus d’un chômeur. Pire, nous avons connu des situations où la guerre des places entre délégués syndicaux a montré ses visages les plus abjects. Lorsque cette guerre se solde par la répudiation d'un délégué, signifiant à terme son licenciement, les salariés n’ont que la confirmation d’un principe de délégation qui ne leur bénéficie pas le moins du monde. Il n’est pourtant pas étonnant que les crocs-en-jambe, même entre « camarades », illustrent des pratiques en tous points identiques aux pratiques des organisations politiques et institutionnelles, puisque ces organisations servent de modèles, qualifiés de démocratiques, pour circonscrire le pouvoir aux mains d’élites auto-proclamées. Ainsi, de la même manière que perdure ce pouvoir entre personnalités politiques apparemment indéboulonnables, les délégués syndicaux ne cèdent que rarement leur place, se faisant les experts de problématiques qui ne devraient pas leur être réservé.

Le constat est lourd, mais ne peut plus être réfuté tant les divisions syndicales, souvent au sein même des sections syndicales, révèlent une pression qui n’est que le relais de celle subie par les salariés… avec la protection légale en moins. Les dysfonctionnements du syndicalisme prennent un aspect dramatique lorsqu’ils concourent aux régressions sociales imposées par le pouvoir politique et patronal. Comment offrir le moindre crédit à la cause syndicale quand tous les affrontements de ces dernières décennies ont dégénéré pour aboutir à la mise en pratique du vœu le plus cher du patronat, formulé en 2007 par un certain Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF :

Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner un impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d'importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu'il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !

Quand tous les gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche, participent avec passion au démantèlement des conditions sociales instituées par le CNR, et que les syndicats trompent les salariés en leur miroitant un contre-pouvoir qui n’est que verbiage de salon et déambulation festive, qui peut croire encore que l’actuel président de la République aura de la peine à imposer sa loi ? C’est en offrant l’illusion d’une démocratie renouvelée, c’est-à-dire précipitée par des acteurs nouveaux à défaut d’institutions nouvelles, que le pouvoir a su créer une adhésion fictive, sur la base d’une majorité d’apparence, rendue fragile par un record absolu d’abstention, notamment aux élections législatives. Et c’est sans doute cette adhésion que tous les politiques, syndicats compris, qualifient comme un succès incontestable, qui interdit Philippe Martinez de s’opposer franchement à la mise à sac définitive du droit du travail. Sinon, pour quelles raisons ce révolutionnaire d’opérette se présenterait-il à la table de négociations, sachant tous les revers qu’il a fait subir aux salariés et connaissant d’avance les résultats de la future loi Macron-bis ?

Certes, la charge du premier syndicaliste de France est lourde à porter. Comment préserver son rôle de contre-pouvoir sans faire paraître la nécessaire participation des pouvoirs politiques et patronaux à la survie d’une lourde machine syndicale ? Tandis que les vieux syndicalistes – parfois très vieux – cèdent leur place à une relève absente, les rouages économiques et financiers des organisations syndicales continuent pourtant à tourner. Ces organisations participent donc directement à une comédie qui permettait jadis à un certain Bernard Thibault de pratiquer la politique de la chaise vide, tandis que son successeur actuel ne résiste même plus à la tentation de participer aux négociations. Pire, sans préciser ses préférences entre la candidate Le Pen et le candidat Macron, notre syndicaliste a préféré condamner Marine Le Pen et épargner son futur contradicteur. On sait maintenant pourquoi ! Voilà un homme responsable, un stratège qui ménage ses interlocuteurs pour mieux les servir et pouvoir espérer les prébendes de ses attentions. C’est à n’y rien comprendre si on écarte l’hypothèse d’une nécessaire collaboration entre le pouvoir politique et le pouvoir syndical. Les salariés sauront remercier leurs bourreaux. Nous nous en réjouissons déjà.

Au-delà de la collaboration active des dirigeants syndicaux, on peut s’interroger sur celle des militants politiques qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir. Ne nous leurrons pas sur le rôle essentiel de l’argent qui a afflué pour offrir les conditions d’un spectacle de masse, installé en un temps record. Mais la personnalité des nouveaux élus de l’Assemblée nationale en dit long sur les adeptes d’un renouveau politique, à défaut de renouveau démocratique. Ce sont essentiellement des représentants de la classe moyenne supérieure qui défendent leur statut social menacé et qui valident l’offre d’une politique supposée nouvelle, tandis que tous les autres acteurs traditionnels de la politique sont mis au ban. Quand les marcheurs ne regroupent finalement que des citoyens évoquant le bon sens à défaut de politique, on n’a aucune peine à deviner l’omnipotence d’un président qui se dit jupitérien et qui ne laisse à ses ministres aucune marge de manœuvre. Les députés aussi n’ont qu’à bien se tenir. Et quand Philippe Martinez lui-même, figure ouvrière qui se hisse aux étages supérieurs d’une classe sociale admirée, se heurte à mille difficultés pour s’opposer franchement à son idole politique, on comprend que le président Macron ne gère non seulement son pays comme un chef d’entreprise, mais qu’il n’hésite pas à prendre les habits d’un directeur des ressources humaines pour conduire ses sujets selon les orientations économiques du pays. Dans cette configuration nouvelle où le monde politique et syndical se rencontrent aimablement, malgré les divergences profondes tant des citoyens que des salariés, il ne peut y avoir de doute sur la réalité d’une rupture sociale, déjà clairement annoncée par les records d’abstention récents. Si la rupture citoyenne se complète par une rupture des salariés, mettant fin à la discipline contestataire jugulée par les syndicats, nous ne serions pas très éloignés d’une manifestation bien plus violente de la colère du peuple. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on mesurera avec précision les écarts entre le spectacle d’une contestation convenue et celui d’une contestation qui ne saurait plus être canalisée autrement que par des concessions. Celles-ci ne seraient ni politiques, ni syndicales. Elles seraient populaires !

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